Chapitre 9
Chapitre 9
Le Sirius a bien avancé, il
approche maintenant du nord de Sainte-Lucie. Ce qui intrigue Alex, ce sont ces
trois bateaux qui sont toujours à peu près à la même distance derrière lui.
Ils sont verrouillés sur le radar et visibles à l’œil nu. Le fait d’avoir
trois bateaux derrière n’est pas un problème en soit, par contre s’il
s’agit bien des trois catamarans que Raymond a vu partir ce matin à la suite
du Sirius, ce qui semble être le cas, il y a quelque chose qui ne colle pas.
Ces trois bateaux auraient dû doubler le Sirius depuis longtemps. Dans les
conditions de vent et de mer actuelles, un catamaran est plus rapide qu’un
monocoque surtout chargé. La seule raison qui pourrait faire qu’un catamaran
n’aille pas plus vite est la pêche à la traîne pour laquelle la vitesse
idéale se situe autour de cinq nœuds soit à peu près leur vitesse. Il y a le
cas du Danseuse qui s’est un peu éloigné sans doute pour se montrer plus
discret. Alex est pratiquement sûr que ce bateau les suit et pense de plus en
plus qu'il est utilisé par la douane pour lui permettre d’aller fureter
officieusement dans les eaux territoriales de Sainte-Lucie où elle n’a
normalement rien à faire.
Il y a beaucoup de trafic et pas forcément
de drogue entre la Martinique et sa voisine. Il ne s’agit pas de grand
banditisme mais plutôt ce que certains appelleraient de la légitime défense
contre la taxation abusive. Il y a quelques années, une grève générale a
secoué la Martinique au point qu’il n'y avait plus d’essence dans les
stations. On a alors vu pas mal de livraisons de carburant au Marin à la
tombée de la nuit au point que la station de Rodney Bay a fini par refuser de
servir les bateaux français pour protéger ses réserves. Une fois, Alex est
allé à Castries, la capitale, pour acheter un moteur hors-bord. La différence
de prix était significative.
Le Sirius ne se livrant à aucune activité
illicite, Alex ne s’inquiète finalement pas trop à cause du Danseuse mais
plutôt des deux autres bateaux. Il fait rouler le génois et prendre un ris
dans la grand-voile. Habitué à courir partout, lui d’un côté, Nina de
l’autre, il apprécie aujourd’hui d’avoir un équipage comme celui-ci.
Même si Murielle n'a pas beaucoup navigué sur des voiliers à part quelques
sorties sur les bateaux des amis de son père à La Rochelle, elle a passé ses
permis côtier et hauturier à la douane. Elle est parfaitement à l’aise sur
un bateau. Dom et Béa ont une solide expérience de la mer. Après avoir
écumé les eaux de Bretagne et assassiné un nombre incalculable de poissons,
ils ont traversé l’Atlantique puis pendant plusieurs années, ont sillonné
l’arc antillais du nord au sud. Ils connaissent parfaitement la zone. Patrick
a beaucoup navigué surtout en Méditerranée qu’il connaît comme sa poche et
jusqu’à la Réunion. Il devient intarissable dès qu’on le branche sur la
Corse, la Sardaigne ou les îles grecques. De plus c’est une force de la
nature. Alex peut donc s'en remettre à son équipage.
Le bateau navigue maintenant sous trinquette et
grand-voile à un ris. La vitesse tombe à trois nœuds. Dans l’heure qui
suit, Alex va observer le comportement des trois bateaux et quand la nuit sera
tombée, il va « oublier » d’allumer les feux de route. En l’absence de
réflecteur radar dans le gréement, il est bien évident que si les suiveurs
restent à distance constante, c’est qu’ils suivent le Sirius en recevant sa
position AIS. Pas besoin d’installation sophistiquée pour cela, la présence
d’une radio VHF est obligatoire sur tous les bateaux navigant au large et bon
nombre des appareils actuels intègrent un récepteur AIS qui permet
d’afficher sur un petit écran la position relative des bateaux équipés
d’un transpondeur aux alentours puis de les faire défiler pour voir leurs
détails.
Deux heures après, Murielle est à la barre.
L’équipage a pris un repas léger dans le cockpit au coucher du soleil. Dom
et Béa vont essayer de dormir un peu de manière à être en forme pour faire
un quart de minuit à quatre heures. La première nuit d’une navigation est
toujours un peu improvisée car tout l’équipage est encore synchronisé sur
le rythme de la vie à terre et si on ne fait pas attention tout le monde va
tomber de sommeil en même temps. Il faut donc s’organiser pour que certains
équipiers aillent dormir en début de nuit même s’ils ne sont pas fatigués.
La nuit prochaine, ils seront rodés. Béa qui a barré toute l’après-midi
n’est pas contre l’idée d’aller se coucher.
Dans la nuit, le Sirius se traîne à trois
nœuds. Alex surveille les trois bateaux qui étaient soupçonnés les suivre.
Un des trois est en train de le doubler loin à tribord, sa vitesse est
constante, ses feux de route sont allumés. Il n’est simplement pas très
rapide. Par contre les deux autres échos ne se sont pas rapprochés mais ont
ralenti avec le Sirius. Malgré le scanner en veille, aucune communication n’a
été interceptée entre eux ce qui ne veut pas dire qu’ils ne communiquent
pas par un autre moyen. Ils n’ont pas allumé leurs feux de route mais doivent
bien se douter que le Sirius les voit au radar. Le Danseuse les suit donc ainsi
qu’un des deux autres catamarans. Bien qu’il ne puisse en être sûr,
c’est probablement celui dont le nom commence par Arct… Alex ne veut pas que
ces deux bateaux, pas plus que d’autres d’ailleurs, sachent où il va. Se
connaissent-ils ? Appartiennent-ils à la même organisation ? Il va de toute
façon falloir les semer.
Quand on ne peut pas disparaître, il faut se
montrer ailleurs. Transpondeur éteint, sans feux de route et sans réflecteur
radar, le Sirius ne serait pas très visible mais pas totalement invisible
d’un bateau qui le suivrait de près. Alex va donc allumer l’ordinateur de
secours mais au lieu d’afficher la vraie position à l’écran, va lancer un
simulateur à partir de la position actuelle avec sa vitesse et son cap. Il va
ensuite connecter une sortie de cet ordinateur à l’entrée du transpondeur à
la place de son antenne GPS. Les bateaux qui voient le Sirius sur leur écran,
reçoivent maintenant la position simulée sur cet ordinateur. Alex demande
maintenant à Patrick de dérouler et régler le génois puis de larguer le ris
de la grand-voile.
Dérouler le génois peut se faire du cockpit
mais renvoyer un ris nécessite de se rendre au pied du mat et les consignes
d’Alex sont strictes : interdiction de sortir du cockpit la nuit sans
s’attacher. Dès le crépuscule, les équipiers de veille portent un harnais
peu gênant. Deux longes partent du pied de mat et vont jusqu’au cockpit,
chacune d’un bord avec un mousqueton au bout. Avant de sortir du cockpit, il
suffit d’attraper cette ligne de vie et d’accrocher le mousqueton à son
harnais. On peut ensuite aller partout sur le pont à la seule condition de
toujours revenir par le même chemin. En cas de chute à la mer la longueur de
la ligne de vie fait que la victime devrait se retrouver tractée contre la
coque au niveau de l’arrière du bateau où le reste de l’équipage pourrait
l’aider à remonter mais en voyant la carrure imposante de Patrick, on se dit
que ce n’est pas Murielle qui pourrait le hisser.
La chute à la mer est un danger qui guette
tous les marins sur toutes les tailles de bateaux. Même Éric Tabarly a fini
par se faire avoir. Sur les vieux voiliers de commerce qui naviguaient dans les
quarantièmes sud, en cas de chute d’un marin, sachant qu’il serait
impossible de manœuvrer pour récupérer l’homme, il était interdit de lui
envoyer un objet flottant pour ne pas prolonger son agonie. Heureusement la
condition des marins s’est améliorée et il existe des systèmes d’aide à
la récupération d’un homme à la mer. Sur le Sirius si quelqu’un tombe à
l’eau sans être attaché, il faut immédiatement lui jeter une des deux
bouées couronne rangées dans les supports des balcons arrière. En enlevant la
bouée de son support, un petit fil métallique casse ce qui déclenche une
alarme pour prévenir les autres et surtout mémorise la position de
l’accident au niveau de l’ordinateur de navigation. Le programme entre alors
dans un mode de guidage vers la position. Le barreur n’a plus qu’à suivre
le cap dicté par la synthèse vocale pour le retrouver. Le système s’est
montré efficace en exercice mais le serait-il si un accident survenait ?
Personne n’a envie d’essayer, donc le mieux est d’être prudent.
Le bateau a repris de la vitesse et avance
maintenant à six nœuds. Alex annonce : cap compas deux cent soixante-quinze
degrés ce qui compte tenu de la déclinaison sur toute la zone des Caraïbes
donne deux cent soixante et un degrés réels sur la carte. Le bateau va prendre
le vent plus de l’arrière et s’éloigner des calmes sous le vent de
Sainte-Lucie. Les deux suiveurs accompagnent maintenant un fantôme qui longe
l’île dans la nuit, alors que le Sirius a viré de soixante-dix degrés sur
tribord et prend le large à pleine vitesse vers l’ouest. À la fin de la nuit
le Sirius se sera éloigné d’une trentaine de miles des suiveurs. À cette
distance, ils ne recevront bientôt plus la fausse position émise par le Sirius
et le perdront vers le sud de Sainte-Lucie alors que celui-ci fera route
toujours à six nœuds à un cap l’éloignant le plus rapidement de leurs
routes. Alex surveille le radar et est rassuré de voir que les deux points
suivent bien la position fictive. Bye-Bye. Le Sirius va tenir ce cap toute la
nuit, puis demain matin loin des îles, il fera route directe sur la Blanquilla
à un peu plus de deux cents miles de là sans personne à ses trousses.