Chapitre 3
Chapitre 3
Nina et Alex amarrent leur
annexe à l’arrière du bateau de Raymond dans le mouillage du Petit
Versailles au fond du Cul-de-sac du Marin. Le pneumatique de Dom et Béa est
déjà là.
Dominique et sa compagne Béatrice sont des plongeurs
sous-marins de l’extrême. Ils semblent être nés avec un détendeur dans la bouche.
La plongée trimix à quatre-vingts mètres de profondeur n’a aucun secret
pour eux et même s’ils semblent parfois être un peu des têtes brûlées,
ils savent parfaitement ce qu’ils font. Dom la trentaine a eu un tendon
pectoral sectionné dans un accident de moto ce qui lui a occasionné une
faiblesse du bras gauche sur certains mouvements mais lui a permis de rencontrer
Béa de deux ans son aînée, kinésithérapeute de son état et tout aussi
passionnée de plongée sous-marine que lui. Ils se sont d’abord installés à
Saint Martin où ils sont arrivés de Bretagne avec leur bateau. Béa faisait
des remplacements ou à l’occasion massait des touristes dans les hôtels et
Dom donnait des leçons de plongée.
Raymond qui vient accueillir les nouveaux
arrivants sur la plate-forme arrière de son bateau est un bon vivant à
l’accent provençal bien marqué. Ancien dentiste stomatologue spécialisé
dans la chirurgie maxillo-faciale à la retraite depuis longtemps, il a rendu le
sourire à des centaines d’accidentés de la route mais continue de se
présenter comme arracheur de dents. Un de ses sujets de discussion favori est
d’expliquer comment il a raté sa vie sous prétexte que sa femme, chanteuse
d’un groupe ayant rencontré un certain succès à une époque, est partie
avec un plus jeune et surtout beaucoup plus riche que lui, décédé quelques
années plus tard. C’est un grand copain d’Alex. Ils se sont rencontrés il
y a longtemps par radio alors qu’Alex effectuait une traversée de
l’Atlantique. Ils se sont contactés quotidiennement car, en plus de faire du
bateau, Raymond est un radioamateur passionné. À l’époque du téléphone
par satellite, de l’internet et de la 5G, il continue de discuter avec des
amis du monde entier en morse. Il met une demi-heure pour échanger trois mots
avec un de ses semblables en utilisant des appareils qui coûtent une fortune
alors qu’il pourrait le faire en quelques secondes avec un téléphone
portable à cinquante euros. Mais même si cela ne sert à rien, il trouve
tellement plus satisfaisant de le faire sans dépendre de personne. D’ailleurs
il ne manque jamais de rappeler que même l’armée avec tous les moyens
technologiques à sa disposition, entretient toujours des stations hertziennes
réparties dans le monde dont une en Martinique. S’il n’entend pas ce que
vous lui dites car ses tympans ont un peu durci, il vous dira « QRZ » que
ses amis ont fini par traduire : « Pouvez-vous répéter ? » Et les
conversations avec lui sont souvent ponctuées de ce code issu du langage
radioamateur.
Il y a quelques années il a hérité de celui
qui lui avait volé sa femme. Celle qui était restée officiellement son
épouse est décédée en lui laissant donc le montant de l’énorme assurance
vie dont son amant avait fait d’elle la bénéficiaire et qu’elle avait peu
dépensée. Hormis quand même une certaine tristesse d’apprendre que sa femme
avait disparu bien qu’il ne l’ait plus vue depuis dix ans, l’histoire
l’a bien fait rire. Cela lui a permis d’acheter un bel appartement en
Martinique à la résidence de la Baie d’où il domine toute la marina et un
beau voilier qu’il peut voir de sa terrasse. Il avait besoin d’un bateau pas
trop sportif car son cœur n’est pas non plus au maximum. C’est pourquoi ce
Maramu 2000 qui était à vendre au Marin lui a tout de suite plu. Grâce à ses
enrouleurs et winchs électriques,
son propulseur d’étrave dont les commandes sont centralisées à proximité
de la barre et les mouvements doux de ce bateau lourd, il peut, tout en restant
assis sur son siège, relever l’ancre, dérouler les voiles, les régler et
partir en mer. Son bateau n’est plus tout à fait standard. Avec l’aide
d’Alex, tout ce qui est nécessaire à un radioamateur de sa trempe a été
installé à bord, ce qui a nécessité encore plus d’antennes que sur le
Sirius. À l’intérieur, une des cabines arrière a été transformée en
salle des radios. Bien sûr, c’est toujours Alex qui a équipé le bateau avec
les mêmes systèmes de navigation que ceux du Sirius dont un grand écran à
l’intérieur et un autre devant la barre pour l’ordinateur de navigation.
Raymond a dû accepter l’installation d’un système de communication par
satellite bien que cela soit contre ses convictions probablement en raison du
côté trop pratique.
— Bonsoir comment va ?
— Ça va.
Dom et Béa sont là ? Ça sent bon.
— Il n’y a pas qu’eux, je vais
vous présenter des amis. Dom a péché une dorade qu’il est en train de
préparer. Il paraît qu’il est spécialiste.
— Oui on sait, il nous a
déjà fait le coup.
Nina et Alex descendent dans le grand carré de
L’Ombre Blanche. Dom s’affaire à la cuisine et Béa est en discussion avec
deux autres amis que Raymond leur présente :
— La pitchoune là,
c’est Murielle, ma voisine. Elle est douanière…
Un moment de silence
puis dans un rire tonitruant à l’accent du midi rajoute :
—
Défroquée, elle n’y croit plus, elle a rendu sa soutane.
Ouf !
Murielle, fille de policier et de femme de
policer, petite fille de gendarme et de femme de gendarme, nièce de douanier et
de femme de douanier, vient donc d’une famille d’hommes en uniforme et de
femmes qui admirent l’uniforme. Selon ses dires, le seul homme sans uniforme
de la famille serait un espion. Elle a fini son droit il y a quelques années,
aime les voyages et a un goût marqué pour l’aventure et la mer. Qui dit
voyages dit frontières. Elle aime la mer, elle sera donc marin des douanes.
Heureusement pas longtemps. De longs cheveux bruns bouclés et épais, de grands
yeux noirs et un sourire qui respire la franchise. Elle, douanière ? Non ce
n’était pas possible.
— Le grand là, c’est mon petit neveu Patrick
qui m’a enfin fait le plaisir de venir me voir en Martinique. Ça fait
plusieurs années que je l’attends mais il est toujours en voyage. Il est
reporter et ne veut pas me croire quand je lui dis qu’il y a un sacré article
à faire rien que sur les fadas qui vivent dans le coin sur leurs bateaux.
Patrick rentre d’un reportage un peu compliqué dans les milieux de
l’orpaillage clandestin qui l’a conduit au Brésil, en Guyane et au
Venezuela. Il parle couramment l’espagnol. Il a rencontré des tas de gens pas
très fréquentables et s’est plongé dans l’enfer des orpailleurs où celui
qui fait fortune n’est pas forcément celui qui creuse mais celui qui vend la
pelle. Patrick avait besoin de souffler un peu. Il est aussi plongeur, il a
beaucoup navigué et il connaît bien la région et les Caraïbes.
Dom a déjà allumé le four et il commence à
faire chaud dans le bateau.
— Venez dans le cockpit, il fera plus frais
pour le ti-punch. Béa passe nous tous les petits trucs sur la cuisine qu’on
grignote un peu pendant que Dom bosse.
Tout le monde s’installe autour
de la table dans le grand cockpit confortable. C’est une belle soirée
tropicale. Il fait déjà nuit depuis presque une heure. L’apéritif est servi
ti-punch, planteur, Lorraine, Carib, pastis… Béa raconte leur partie de
pêche. Partis ce matin en direction du Diamant puis retour au moteur face au
courant, la traîne en remorque, ça a fini par mordre à trois miles du
Diamant. Une belle dorade de deux kilos qui n’aura pas le temps de
s’ennuyer.
— C’est une costaude, on s’en est vu.
On l’a sortie au winch.
Patrick qui a déjà assassiné quelques
poissons explique :
— Quand une dorade est trop forte et que tu risques
de casser en la sortant, tu lui sors juste la tête de l’eau, tu attends
qu'elle ouvre la bouche et tu lui sers un calva. Ça l’endort et la parfume en
même temps.
Nina choquée lève les yeux au ciel.
— Plus facile
à dire qu’à faire, répond Béa.
— Si ça ne marche pas, tu te
consoles avec le calva.
Dom qui faisait des allées et retours entre la
cuisine et le cockpit, finit par annoncer que la dorade est cuite. Il était
temps car il n’y a plus de rhum.
Tous les convives descendent dans le
carré en essayant de ne pas rater de marche et découvre une superbe dorade
sauce au poivre. Raymond sort deux bouteilles de Pouilly-Fuissé. Il faudra bien
ça car Dom aime le poivre.
— C’est un chef d’un grand restaurant du
nord de Lyon qui m’a appris à préparer la dorade.
— Et c’est lui
qui t’a appris à mettre autant de poivre ou tu n’as pas bien écouté ?
lui répond Béa.
Tout le monde rit. La dorade est exquise. Le bourgogne
aussi.
Patrick est content de rencontrer des gens
comme Dom et Béa. À l’occasion d’un reportage sur le DRASSM, il a eu
l’occasion de plonger au Grand Congloué près de l’île Riou au large de
Marseille sur les restes de deux navires perdus à un siècle d’intervalle et
dont les épaves se sont très exactement superposées et d’où ont été
sorties des quantités énormes d’amphores et de céramiques. Dom raconte
comment il a payé ses études d’architecte en vendant le corail rouge qu’il
allait chercher parfois jusqu’à cent mètres de profondeur en Corse et en
Tunisie en respirant des mélanges de gaz. C’est de la plongée à haut
risque. Les corailleurs plongent seuls. Pour vingt minutes de plongée il faut
trois heures de décompression. Il faut travailler vite. La décompression peut
se faire en caisson ou alors le plongeur doit récupérer des bouteilles pour
finir sa décompression avant de sortir de l’eau ou respirer de l'oxygène
dans un narguilé. Tout cela uniquement pour faire des bijoux.
Dès que l’on parle de plongée sous-marine
sur un bateau surtout après un repas bien arrosé, on voit briller dans les
yeux des participants des coffres ouverts débordants de pierres précieuses
brillantes sur un fond d’épave et de corail. Les petits garçons
particulièrement ont tous fantasmé sur ces images et sept personnes
rassemblées pour une douce soirée dans le carré d’un bateau à l’ancre
dans les Caraïbes ne sont au fond que des grands enfants qui mettent leurs
moyens d’adultes au service de leurs rêves de gosses et c’est dans cette
ambiance que Murielle annonce d’une petite voix hésitante :
— Moi je
sais où il y a peut-être un trésor et je suis la seule à le savoir.
Tous en cœur lancent :
— Où
ça ?
— Sur ton livret de caisse d’épargne ? plaisante Dom.
— Non pas du tout. En fait ce n’est pas très loin mais c’est profond
et je ne sais pas exactement ce que c’est. Mais ce que je peux dire pour
l’avoir vu, c’est qu’il s’agit d’une caisse d’environ cinquante
centimètres de long et lourde.
Il n’en fallait pas plus, l’excitation
est à son paroxysme.
— Explique.
Pour la première fois, Murielle
va raconter son histoire et dire pourquoi elle n’a pas fait carrière dans la
douane.