Chapitre 21
Chapitre 21
Même ceux qui ne sont pas
allés au fond ont l’impression d’avoir été secoués toute la journée.
Alex propose maintenant d’organiser la suite des opérations :
— On
peut dire qu’on a un bon mouillage au calme ici. On a pu en installer un autre
sous le vent de l’îlot Orquilla. On a balisé la position. Béa et Dom ont
fait une première plongée de reconnaissance.
— C’est dommage
qu’ils n’aient rien trouvé, l’interrompt Murielle.
— Oui bien
sûr, mais c’était juste une reconnaissance, ça a fait plaisir à nos deux
fondus des profondeurs et on sait un peu mieux comment se présente le fond. Ce
qu’on constate, c’est que les conditions vont quand même être difficiles.
C’est en plein vent avec de la houle et du courant.
— Et aujourd’hui
l’Alizé n’est pas fort, rajoute Nina.
— C’est vrai, ça pourrait être pire,
c’est pourquoi il faut bien s’organiser et optimiser le temps passé
là-bas. Nous disposons de trois plongeurs. Même si Patrick est encore un peu
en formation, il sera toujours accompagné de Dom ou de Béa. C’est OK ?
— Pas de problème, répond Béa.
— Compte tenu de la durée
maximale d’une plongée à cette profondeur, du temps de récupération et
d’un maximum de deux plongées par jour, nous sommes limités à quatre heures
de travail. Une heure et demie de trajet pour aller et autant pour revenir. Ça
va nous faire des bonnes journées. Les plongeurs doivent être dispensés de
toute veille à bord pour pouvoir avoir des nuits complètes. Murielle, Nina et
moi, nous nous relayerons la nuit pour la surveillance. En cas de fatigue
surtout des plongeurs ou de conditions météo trop dures, on se ménagera des
journées de repos ici plage, détente, promenades sur l’île.
Alex va
à la table à cartes et enregistre à l’écran le point mémorisé par
Patrick avec la zone explorée autour.
Puis en réfléchissant il
dit :
— Il va falloir maintenant déplacer le
point, refaire une plongée, chercher autour et ceci deux fois par jour
jusqu’à ce qu’on trouve les épaves mais on ne sait pas bien dans quelle
direction partir.
Puis se tournant vers Murielle :
— Tu nous as
dit que ton bateau faisait route au quatre-vingt-quinze au nord de l’îlot
Orquilla. C’était le cap compas ?
— Oui je suis sûre du cap, je
voyais le compas et je savais que c’était la consigne.
— Ensuite vous
avez viré sur tribord ?
— Oui.
— Vous alliez à quelle vitesse
à peu près ?
— On devait être à sept nœuds je crois.
—
Moteurs à fond, ce bateau peut faire quelle vitesse ?
— Vingt nœuds, je pense, mais il lui faut du
temps pour y arriver.
— Et vous avez fait route directement vers le
Bertram 61 ?
— Oui, le commandant était à la barre, il a viré
normalement et c’est juste à la première explosion qu’il a simplement
poussé les gaz en continuant son virement. En fait lui, il ne voyait pas bien
ce qui se passait puisqu’il s’occupait de la barre et des commandes. Moi
j’étais à l’extrême droite de la timonerie et je regardais vers tribord
arrière.
— Oui mais pour l’instant ce n’est pas ça le plus
important, c’est le paysage. Après avoir viré, lorsque vous faisiez route
directe vers le bateau, tu devais voir devant à tribord la côte ouest de
l’îlot Orquilla. Tu t’en souviens ?
Murielle qui était assise dans le carré se
lève pour se diriger vers l’écran. Alex l’arrête.
— Non, non, ne
regarde pas l’écran, il fausserait tes souvenirs. Moi je suis sur la carte,
toi tu es dans le paysage. Essaie de te rappeler.
— Oui c’est
vrai, on a longé l’île et on n'en était pas très loin.
— Tu as
une idée de la distance ?
— Je dirais deux cents mètres. C’était
très près en fait pour un bateau comme celui-ci à cette vitesse.
— Et
du moment où vous avez viré jusqu’au moment où vous êtes arrivés sur la
scène, le cap a t’il été constant ?
— Je crois, oui.
—
Alors il y a une chose qu’il serait génial que tu te remémores. Devant vous,
vous deviez avoir la petite île Morochos et un îlot qui n’est même pas
nommé sur ma carte et qui devait s’en détacher. Est-ce que tu revois
ça ?
— Tu sais ce que j’ai vu ce jour-là n’est pas près de
s’effacer. Effectivement nous avions une île droit devant avec ce qui m’a
semblé être un cap mais qui pouvait très bien être un îlot.
— Et
maintenant cet îlot que tu as pris pour un cap, par rapport à l’axe du
bateau, il était où ? Droit devant à droite ou à gauche ?
Murielle réfléchit un moment en fermant les
yeux. Un silence complet règne dans le carré. On n’entend que le vent dans
le gréement.
Elle ouvre les yeux et dit :
— Nous faisions cap
exactement sur le tombant de droite de l’îlot.
— Génial et
maintenant une dernière question plus simple : quand vous avez fini par faire
sauter le Bertram et qu’il a donc cessé de vous tirer dessus, vous avez
continué à avancer vers la scène du carnage. Vous ne vous êtes pas arrêté
au milieu. Quand vous êtes arrivés à proximité, est-ce que les épaves
étaient à tribord ou à bâbord ?
— C’est la dernière chose que
j’ai vue et c’était à bâbord, juste là, à toucher.
On sent
Murielle prête à défaillir quand Alex crie :
— Bingo ! Ce qui lui
redonne des couleurs.
Alex, après avoir manipulé sa molette et
cliqué dans tous les sens sur l’écran de l’ordinateur, sort sa
calculatrice scientifique dont il ne s’éloigne que rarement et dévoile ses
conclusions :
— D’abord félicitations pour ta mémoire visuelle,
les douaniers vont avoir du mal à te remplacer. Ensuite je peux te dire
d’après mes calculs, qu’entre le moment où tu as perdu connaissance et le
moment où ton commandant a mémorisé la position, il s’est passé exactement
une demi-heure. On peut comprendre que vu ce qui venait de se passer et
peut-être aussi du fait que tu venais de t’effondrer sur le plancher de sa
timonerie, il n’a pas pensé immédiatement à mémoriser la position. Pendant
ce temps toute la scène a dérivé plein ouest de zéro virgule quinze mile en
raison des trois dixièmes de nœud du courant des Caraïbes à cet endroit
portant à l’ouest entre les îles. La position réelle est donc N 11°49,101'
W 064°26,035'.
Dom dit :
— Et bien, chapeau ! Belle
démonstration.
Ce à quoi Alex répond :
— N’oublie pas que
j’ai appris à naviguer avec des alignements et une ficelle. Dans ce cas il
s’agit même d’un alignement breton c’est-à-dire quand tu as un point
devant toi et l’autre derrière. Tu dois connaître ça en tant que briochin.
Reste à vérifier tout ça.
— Et là, tu vois, dit Nina, il est content
de lui.
— Rien n’est absolument certain. Premièrement l’alignement
sur lequel j’estime être la position, part d’un point situé à deux cents
mètres à l’est de l’îlot Orquilla. C’est une distance estimée par
Murielle. C’est difficile à mesurer comme ça. Ensuite, elle dit que le
bateau faisait route sur le tombant du petit îlot. Mais d’après son récit,
à ce moment-là, elle était à l’extrême droite de la timonerie. Si elle
voyait l’étrave sur le tombant du petit îlot, il y a forcément une erreur
de parallaxe qu’il serait possible de calculer ou au moins d’estimer.
— Non ça c’est quand je regardais derrière, intervient Murielle. Quand
on a viré et que ça a commencé à chauffer, je me rappelle bien m’être
rapprochée du centre de la timonerie.
— C’est pas mignon ça ? plaisante Dom.
Quand ça commence à chauffer, elle se rapproche de son commandant.
—
Tu veux que je te dise, t’es même pas drôle.
— Si quand même un
peu.
— Trêve de plaisanterie, reprend Alex qui semble aussi trouver ça
amusant et se retient difficilement de le montrer. Ça a au moins l’avantage
de réduire l’erreur à ce niveau. La seule incertitude, c’est la distance
précise entre le bateau et la côte est de l’îlot Orquilla. Tu confirmes
deux cents mètres ? Essaie de te rappeler et de comparer à la longueur du
bateau.
— À mon avis c’est juste, oui, je peux le dire.
—
Elle peut le dire, c’est formidable, on l’applaudit, rajoute Dom
décidément très en forme.
— Tu ne serais pas descendu trop profond
Dom ? On dirait que tu as l’ivresse des profondeurs.
— Donc ça nous
place à peu près en longitude, reprend Alex qui essaye de rester sérieux. Par
contre en latitude il reste une incertitude sur le moment où le commandant a
mémorisé la position. À ce moment-là, Murielle n’était plus là.
— Tu ne dis rien Dom ? l’interrompt Murielle.
— Non Non.
— Ah bon. Pardon Alex, continue.