Chapitre 30
Chapitre 30
La pluie a cessé, le vent
s’est calmé, le beau temps est revenu. Avant de pouvoir lever l’ancre, il
va falloir ranger le mouillage secondaire avec ce que cela implique de
complications. L’opération retarde le départ d’une bonne heure et demie.
Il est temps de partir. Le bateau sort de l’abri et trouve une mer avec des
creux inférieurs à un mètre et un vent de l’ordre de cinq nœuds. C’est
ce que l’on appelle une « navigation de jeune fille ». Elle est seulement
perturbée par le bruit du compresseur, du groupe et du moteur en cœur. Le
Sirius atteint l’îlot Orquilla où il s’amarre sans problème toujours sous
la direction de Nina qui maintenant évite de jeter la gaffe derrière elle.
Patrick, Alex et Murielle embarquent dans le zodiac. Et ce qui devait arriver,
arriva, il se remplit d’eau par les bouchons de nable qui n’ont pas été
refermés. Patrick et Alex remontent précipitamment sur le bateau et Murielle
écope sous les encouragements de ses amis dont le moral est maintenant au beau
fixe. Le zodiac s’éloigne vers le lieu de plongée pour déplacer la bouée
à la nouvelle position supposée des épaves et revient chercher les plongeurs.
À la demande d’Alex, Murielle a mémorisé
sur le GPS, la position précise du point à la verticale de l’ancre. Dom,
Béa et Patrick, certains de trouver quelque chose aujourd’hui sont
impatients. Pour déterminer qui sera la paire de plongeurs qui descendra en
premier tout en s’amusant, chacun a tiré une carte. Patrick et Béa ayant les
plus fortes plongeront en premier. Nina pilotera le zodiac et les attendra en
surface. Personne n’ose croire qu’ils vont tomber tout de suite sur la
caisse qui les attendrait bien en évidence avec un petit drapeau. Cette
plongée est probablement une reconnaissance du site. Lorsque Béa a fini de
s’équiper, Patrick lui fixe sa GoPro sur la tête en lui disant :
—
Voilà comme ça tu es encore plus jolie. Fait simplement attention de ne pas
lui donner trop de coups quand tu seras au fond. C’est censé être étanche
à cinquante mètres mais franchement je n’y crois pas trop. Puisque je
descends avec toi, je la mettrai en route au moment de plonger et elle
enregistrera tout ce que tu vois. Regarde régulièrement ton ordinateur de
plongée avec l’écran compas. La caméra le verra aussi de façon à ce que
Alex puisse un peu cartographier la zone.
Nina emmène les deux plongeurs qui se
mettent à l’eau. Patrick allume la GoPro sur la tête de Béa et vérifie si
sa diode LED rouge est bien allumée puis ils disparaissent. Nina prévient Alex
qu’ils descendent et l’attente commence. Comme d’habitude, la première
chose à faire consiste à planter un peu mieux l’ancre. Cette fois, ils
l’enfoncent plus que d’ordinaire et se laissent aller au plaisir de ce
qu’ils découvrent. Ils sont exactement au milieu des débris d’un bateau
éparpillés sur une centaine de mètres ou plus. Comme s’il avait été jeté
du ciel sur un sol en béton. Son état décrit bien la violence de
l’explosion que Murielle à rapporter. Il est en petits morceaux avec
cependant trois plus gros qui se détachent : l’arrière, une partie du fond
où sont toujours fixés les moteurs et l’étrave à environ trente mètres de
là. On voit bien que le pont a été soufflé.
Il ne reste que des fragments de
superstructures éclatées. Un peu plus loin, repose l’épave d’un plus
petit bateau. Celui-ci, qui a coulé en une seule partie est plutôt plié en
deux que coupé, le pont est pulvérisé. Là aussi on devine une forte
explosion. Partout autour, des débris jonchent le fond ainsi que des objets
hétéroclites : l’ancre du bateau, quelques instruments de cuisine
défoncés, le siège de barre complètement disloqué, des jumelles en partie
plantées dans le sable et plusieurs fusils à même le sol dont un tordu. Ce
qui attire Béa, c’est une caisse à outils à l’envers qu’elle va
retourner et ouvrir au cas où… Non c’est une vraie caisse à outils avec
des outils. Les deux plongeurs survolent ce champ de bataille. Bien sûr ce
qu’ils cherchent n’est pas une épave de bateau mais une caisse
correspondant au descriptif approximatif de Murielle. Ils parcourent toute la
zone. Malheureusement aucune caisse n’est visible pour l’instant. Et ils
remontent comme d’habitude avec un palier en prévenant Nina qui à son tour
prévient Alex. Enfin ils sortent et remontent dans le zodiac.
— Alors ?
— On a bien trouvé les
deux épaves. On n’a pas trouvé la caisse mais c’est sûrement par-là que
ça se passe.
Patrick regarde sur la tête de Béa. La GoPro est toujours
allumée. Il l’éteint. C’est dans la boîte.
Retour tranquille au
bateau avec bien sûr la même question, « Alors ? ». Les plongeurs se
mettent à l’aise, se désaltèrent. Les conditions n’ont rien à voir avec
l’avant-veille, toute l’équipe est confortablement installée dans le
cockpit, maintenant habituée au mouvement incessant du bateau à ce mouillage
mal abrité mais aujourd’hui relativement calme, à l’ombre d’un taud. De
la musique sort du bateau. Béa décrit ce qu’elle a vu pendant que Patrick
transfère la vidéo de la GoPro dans son ordinateur. Lorsqu’il a fini, il
sonne le rassemblement dans le carré :
— Venez voir, je crois que
c’est pas mal.
— Chouette, se réjouit Murielle, on va voir la tête
que tu as au fond et si tu es toujours aussi bien coiffé à vingt-cinq
mètres.
Patrick sourit en essayant sans succès de
plaquer ses cheveux rebelles et lance la vidéo sur son ordinateur. Il
précise :
— Au fond il n’y a pratiquement plus de couleurs, c’est
normal tout est bleu, le rouge est la première couleur à disparaître. Là on
est entre vingt-cinq et vingt-sept mètres, il y a encore assez de lumière pour
la caméra. Si on voulait mieux distinguer les couleurs, il faudrait allumer une
lampe ce qui bien sûr changerait tout.
Les spectateurs suivent Béa
survolant ce paysage d’apocalypse qui n’a pas l’air de déplaire aux
poissons. Régulièrement on aperçoit son poignet avec l’ordinateur qu’elle
positionne bien pour qu’il indique le cap auquel elle se déplace. Des bulles
passent parfois devant la caméra. Pour l’instant ils regardent cette vidéo
comme un spectacle en sachant bien qu’il sera ensuite possible d’en tirer
des informations utiles.
— Bon c’est très bien, dit Alex, qu’est-ce
qu’on fait maintenant ? Ce matin on est venu plus tard que d’habitude. Pour
faire une nouvelle plongée, nous devrons attendre encore une heure et demie. Si
c’est pour refaire la même chose, ça ne sert à rien de rentrer tard. Il
faut analyser calmement ce qu’on possède, en prenant notre temps et pour cela
je pense que cette vidéo est parfaite. Je suggère que l’on rentre au
mouillage et mette à profit cette soirée pour préparer la suite.
—
Vous êtes d’accord ?
Dom qui avait tiré un quatre, dit qu’il aurait
bien aimé aller voir mais qu’il est d’accord si demain il est de la
première plongée.
Le bateau rentre au mouillage par petite
brise avec seulement deux blocs à gonfler. Puis un moment de détente
s’installe, une collation avec des boissons est servie par Béa, musique et
rigolade. Nina surveille quand même du coin de l’œil à partir de la
descente. Alex va s’installer à la table à cartes. Il manipule son logiciel
de navigation qui dispose d’une infinité de fonctions liées à la
cartographie. Il va créer un canevas de carte géoréférencé. Il s’agit de
la carte blanche d’une zone sur laquelle ne figure aucun détail mais dont la
position de chaque point est parfaitement définie. Toutes les données
nécessaires à son utilisation pourront ensuite y être importées. Ce document
à très haute définition couvrira une zone de cinq cents mètres autour du
point central des épaves. Une fois générée, la carte est affichée. Les
points correspondant aux différentes positions comme la position réelle des
épaves, l’ancienne position supposée de la caisse, la position de départ
enregistrée sur la DFP3 et tous les repères qu’Alex a enregistrés se
retrouvent placés précisément. En regardant la vidéo que Béa a faite, il va
maintenant patiemment dresser une cartographie précise des deux épaves. Ce
travail lui prendra deux bonnes heures. Il se base sur le compas de Béa chaque
fois qu’elle l’a montré à la caméra mais n’ayant pas de notion ni de la
vitesse à laquelle elle nageait ni donc de la distance parcourue, chaque point
est le résultat du croisement d’au moins deux relèvements. Seul un
spécialiste en cartographie électronique peut arriver à cela, ce qui promet
quelques conversations passionnées avec Raymond car ils ont de toute évidence
le cerveau construit sur les mêmes bases qui ne sont pas celles de ce que
l’on appelle les gens normaux. Alex montre la carte des épaves qu’il vient
de créer à Béa et Patrick qui sont d’accord sur un point : on s’y
croirait. Et pour parfaire son effet, il affiche sur la carte la route parcourue
par Béa.
— Tu m’as suivie ? lui demande Béa
sidérée.
— À partir de là, dit Alex qui est toujours dans son
raisonnement, en embêtant encore un peu Murielle, on va essayer de reconstituer
ou au moins d’approcher la façon dont les épaves ont coulé et par
conséquent la façon dont la caisse est tombée et donc où elle se trouve.
— Rien que ça ?
— Affirmatif.
Murielle commence à se dire
qu’elle va encore passer un mauvais quart d’heure.
— Bon, quand tu
as vu ce bateau gris imitant un bateau militaire, il faisait quel cap ?
Montre-moi directement sur la carte.
— Ho ! C’est simple je pense
qu’il faisait du plein est.
Alex trace donc une ligne orientée au
quatre-vingt-dix degrés qu’il peut déplacer à sa guise.
— Au début
tu n’as d’abord vu que le Bertram ?
— Oui, l’autre était
derrière.
— Donc ils étaient à couple en fait.
— Presque,
mais ils se sont décalés en tournant un peu. En fait ils ont pivoté vers la
droite, au moins le Bertram, de peut-être trente à quarante-cinq degrés ce
qui a fait apparaître pour moi l’arrière du deuxième bateau et les types
qui étaient en train de balancer la caisse de l’autre côté.
— À
ton avis est-ce que le Bertram ou les deux avançaient à ce moment-là ?
— C’est difficile à dire, il m’aurait fallu la GoPro de Patrick, mais
je n’ai pas le souvenir d’une scène fixe. Il y avait du mouvement mais dans
quel sens ? Attend, je réfléchis à quelque chose.
Silence dans le
carré, on entendrait une mouche voler de l’autre côté de l’île. Enfin au
moins Nina.
— Peut-être, mais je ne suis sûre de rien, il se pourrait
que le Bertram, après avoir rattraper le bateau de pêche par bâbord,
manœuvrait pour se coller à lui comme pour lui couper la route.
— Donc
les bateaux avançaient. Maintenant à combien estimes-tu le temps entre le
moment où tu as vu la caisse descendre dans la mer et le moment où le bateau
de pêche a explosé ?
Murielle ferme les yeux. On l’imagine en train
de se repasser la scène.
— Je dirais environ cinq secondes.
— Et l’explosion du second bateau par rapport au premier ?
— De
plus en plus compliqué, ton quiz ! Je dirais le commandant met les gaz à
fond : trois secondes pour finir de virer et être dans l’axe. On se prend
les premières rafales dans la timonerie trois secondes après. Je dirais
ensuite cinq secondes avant la semonce. Comme on a continué à se faire
canarder, le commandant a crié dans le haut-parleur : Feu dans la coque ! Les
hommes ont d’abord tiré quelques salves et comme les pirates ne
s’arrêtaient pas, ils ont mitraillé en continu peut-être encore quatre
secondes et boom.
— Ça fait quinze secondes.
— C’est très,
très approximatif je ne vois pas ce que tu peux faire de ça.
— Ça
dégaine vite quand même dans la douane, remarque Dom. On va les voir d’un
regard différent maintenant.
— Je sais que ce n’est pas précis mais ça
donne une idée. Et l’idée c’est que les deux bateaux se sont déplacés un
peu vers l’est à l’opposé du sens du courant Donc il n’est pas
impossible que la caisse soit plus près de l’épave du Bertram que de celle
du bateau de pêche. Voire dans les débris du Bertram. Peut-être par ici. Tout
le monde se précipite sur Alex pour voir la carte sur laquelle il a déjà
tracé un joli rond.
— Tu as quand même une sacrée mémoire, dit Dom
à Murielle comment fais-tu ? Moi qui n’arrive pas à me rappeler de mon
propre numéro de téléphone.
Murielle prend un papier et un stylo,
griffonne quelque chose et le tend à Dom.
— Tiens, je te l’ai noté
là-dessus.
C’est une explosion de rires dans le bateau. Dom reste coi
avec son morceau de papier sur lequel est noté son numéro qu’elle n’a
pourtant utilisé qu’une fois pour lui dire qu’on l’attendait chez
Raymond. On comprend mieux maintenant qu’elle ait pu se rappeler aussi
précisément d’une position géographique.