Chapitre 8
Au lever du
soleil, après une nuit pleine de doutes et de questions, Alex scrute ses
radars. L’Ombre Blanche est maintenant hors de portée. Quelques cargos sont
sur zone, au loin. Il n’est pas certain qu’ils aient été prévenus. Il
lance donc un PAN1 à la VHF, prévenant qu’une détresse est en cours dans le
secteur avec probablement trois personnes dans un radeau de survie. Il reçoit
trois accusés de réception et se dit que c’est toujours ça. Puis il appelle
le QG, c’est-à-dire Murielle, pour la tenir au courant de leur évolution et
avoir des nouvelles. Elle lui parle de Dom, Pascale et Hervé qui avancent
tranquillement et lui communique leur position. Puis elle lui passe Patrick :
— Bonjour Alex, comment vas-tu ?
— Ça va. Mais on pense à toi
chaque fois qu’on doit tourner un winch. On s’était bien habitués à toi
pour tout ce qui était dur.
— Ne t’inquiète pas, c’est provisoire,
on va bientôt pouvoir embarquer avec Lilly. On s’est aperçu que, quand on
l’emmène à la marina, elle sautille sur place chaque fois qu’elle voit
partir un bateau. Si ça c’est pas un signe…
— OK. Il va falloir
installer une couchette d’enfant sur le Sirius.
— Pour en revenir à nos moutons, en
embêtant un maximum de personnes, j’ai fini par rencontrer une employée du
bureau de la marina qui m’a dit que, dans les jours qui ont précédé la date
du vol du bateau, deux jeunes ont demandé à mettre une annonce sur le panneau
d’affichage pour une recherche d’embarquement vers Panama et le Pacifique.
L’annonce n’est restée que deux jours et a donc été supprimée avant le
départ de l’Ombre Blanche. D’après cette personne, il s’agirait d’un
couple d’une vingtaine d’années. Le garçon est brun, de taille moyenne, un
peu corpulent mais sans trop, les cheveux courts, plutôt mal rasé que barbu,
avec des yeux noirs. La fille serait une grande blonde mince aux cheveux raides,
sans plus de détails. Ils s’expriment en français, mais elle, a un accent
nordique. Je continue mes recherches. J’aimerais essayer de trouver
quelqu’un qui aurait vu ces deux-là avec une troisième personne dans le coin
de la marina et savoir où ils auraient séjourné. S'ils sont dans un bib, ce
n'est sans doute pas ça qui va t’aider à les retrouver. Mais si je peux
arriver à savoir qui est le troisième, je pourrais peut-être essayer de
reconstituer le départ, la raison du vol, la destination prévue du bateau,
etc. Appelle Hervé qui va te dire où ils en sont de leurs recherches et ce
qu'ils ont découvert dans le bateau en faisant le ménage. Et maintenant,
qu’est-ce que tu fais de ton côté ? Tu rentres ?
— Non, pas pour l’instant. On vient de
passer la nuit à la cape sur l’axe de la route de la dérive présumée de
l’Ombre Blanche. On va repartir et essayer de tirer des bords carrés2 de
vingt milles tous les dix milles environ, en observant bien l’horizon. On va
ratisser ainsi la zone où ils pourraient se trouver. Murielle nous a dit
qu’un avion allait venir dans la matinée, on compte bien sur lui. Le ciel est
dégagé, la visibilité est bonne. Ce matin, j’ai vu quelques cargos sur le
radar et j’ai transmis un PAN. J’ai reçu quelques accusés de réception.
Je me dis que si tous les bateaux sur zone sont au courant, ils auront plus de
chances d’être retrouvés dans la journée, sachant que la nuit, ils n’ont
aucune chance d’être vus. Par contre, il n’y a pas grand monde dans le
coin. En tout cas, félicitations pour tes découvertes, en espérant que ça
colle. J’appelle l’Ombre Blanche, à plus.
— À
plus.
Alex appelle
l’Ombre Blanche et c’est Dom qui répond. Les communications par satellite
de bateau à bateau sont beaucoup plus rapides, de meilleure qualité et
beaucoup moins onéreuses qu’avec celles avec la terre.
— Bonjour Dom,
comment ça se passe ?
— On avance tranquillement. On fait une route
sud-est en privilégiant le cap sur la vitesse. Le génois lourd fait bien son
boulot. Je te donne notre position ?
— C’est bon, Murielle vient de me
la communiquer. Autrement, par rapport au bateau, vous avez fait du ménage ?
Vous avez trouvé quelque chose ?
— On commence à y voir plus clair
pour ce qui est du rangement, par contre ce qui s’est passé à bord reste une
énigme. Pour commencer, j’ai réussi à extraire le chargeur du flingue, et
il manque trois balles. Il y en a une dans le vaigrage du carré, les deux
autres ne semblent pas être à bord. Apparemment, c’est un gros calibre.
J’ai envoyé une photo à Murielle et Patrick. D’après eux, c’est une
arme de la police utilisée pour les assauts par la BAC, le GIGN ou ce genre de
cowboys. Il y a un numéro sur la crosse. Donc, il leur arrive peut-être de
temps en temps de se les faire piquer. D’après Patrick, on a intérêt à
garder ça pour nous, au moins pour l’instant. On leur en parlera à notre
arrivée. La priorité, c’est d’essayer de retrouver les trois pauvres types
à la dérive depuis trop longtemps dans leur radeau, pas pour s’attirer des
ennuis avec la police.
— Bien. Ensuite.
— Le plus surprenant, reprend-il, c’est ce
qui manque : il est censé y avoir eu trois personnes à bord, qui seraient donc
parties en bib en emmenant leurs téléphones, car nous n’en avons retrouvé
aucun nulle part. À moins qu’il s’agisse d’électrosensibles ayant piqué
un bateau pour aller s’abriter des ondes au grand large, c’est étrange.
Ensuite, on n’a retrouvé que deux passeports à deux noms différents mais
avec la même photo. L’un était facilement accessible et l’autre caché
dans la doublure d’un sac de voyage. Les deux étaient dans la cabine
arrière. Il y a donc au moins un des deux passeports qui est faux, et deux
autres manquants. Il y a eu une bagarre assez violente à bord, qui semble avoir
commencé dans la cabine arrière. On a retrouvé des bandes de scotch
d’emballage. Il se peut que quelqu’un ait été ligoté dans cette cabine,
dont la porte a été défoncée. Il y a quelques tâches de sang, donc des
blessures, mais plutôt de celles que l’on peut se faire en se battant à
mains nues plutôt qu’avec des armes blanches ou à feu. Et c’est pas
fini.
— Vas-y continue.
— Le bateau a été vu piqué par trois
personnes, mais on ne retrouve de traces que d’une. Aucune trace d’une ou
deux autres personnes n’est visible à bord. À croire que le type qui s’est
installé dans la cabine s’est battu tout seul, ou que quelqu’un serait
monté à bord pour lui casser la gueule. Ce qui pourrait expliquer la coupée
ouverte, avec l’échelle qui a été descendue puis sans doute arrachée par
la mer plus tard. La corde avec la boucle qui a été retrouvée pendante le
long de la coque n’a pas pu être utilisée pour essayer de démêler
l’hélice, car il manque au moins deux mètres pour l’atteindre et plus
encore pour pouvoir travailler dessus. Par contre, elle aurait pu servir à
amarrer un bateau à couple vers l’arrière. Pour info, l’annexe du bateau
n’a pas été utilisée. Elle est restée attachée et même cadenassée sur
le rouf arrière. Nous l’avons libérée car, en cas de problème grave, nous
n’avons plus de survie.
— Bon, tout cela génère des tas de
possibilités auxquelles il va falloir réfléchir. En ce qui nous concerne,
tant que nous n’avons pas la preuve que nous nous trompons, nous continuons
les recherches dans la zone. Puisque dans tous les cas, il semble bien que ce
soit par là que le bib ait été mis à l’eau.
— Oui, c’est en tout
cas le plus probable.
— En ce qui concerne les passeports,
prends-les en photo. Je vais te communiquer une URL sur mon serveur à laquelle
tu vas te connecter avec le mot de passe que tu connais. À partir de là, tu
vas avoir la possibilité d’y envoyer les fichiers. Ensuite, tu les supprimes
de ton téléphone, tu vides la corbeille et tu le redémarres. Je serai alors
le seul à pouvoir y accéder et j’aimerais autant que tu n’en aies aucune
trace dans ton téléphone, car tu vas sans doute être questionné à ton
arrivée. D’autre part, si tu as des trucs importants dans ton téléphone,
n’hésite pas à utiliser mon serveur pour les sauvegarder de la même
manière, parce qu’à ton arrivée, la police va peut-être bien te le piquer,
ainsi que ceux de Pascale et Hervé. Envoyez aussi toutes les photos que vous
prenez.
— D’accord, je comprends.
— Donc, le jour s’est
levé, je remets le bateau en route et on tire des bords de vingt milles pendant
toute la journée. Bien sûr, l’idéal serait que l’avion arrive, voie le
bib et nous communique la position. Hervé, tu es là ?
— Oui, je
t’écoute.
— Normalement, les avions de recherche ont un MMSI spécial
et un second transpondeur AIS qui devrait s’afficher sur nos écrans avec le
code 111, mais je n’en ai jamais vu. Est-ce qu’ils utilisent vraiment ça ?
En tous cas, pour l’instant, je ne vois rien même à l’échelle maximum.
— Ça, je ne sais pas. Je n’ai jamais volé sur ce genre d’engin. Je
suis chauffeur de bus, moi. Mais quand tu le vois arriver, tu peux toujours lui
demander de se signaler. Si ce n’est pas déjà fait, il allumera son
transpondeur AIS et je pense que tu pourras alors le suivre et enregistrer sa
trace sur ton écran, comme pour les navires.
— OK, merci. Je remonte
sur le pont, j’entends Nina et Béa renvoyer la toile. À plus. On reste en
contact et on réfléchit tous à ce qui a pu arriver à bord.
— À
plus.
Lorsque Alex sort
sur le pont, Nina et Béa ont déjà renvoyé la grand-voile à un ris, passé
la trinquette sur l’autre bord et sont en train de dérouler le génois.
— Gardez quatre tours dans le génois, le vent a bien baissé mais est
encore fort.
Tout de suite, le bateau s’anime et part vers le sud-est,
cap au 150 à six nœuds. Nina scrute l’horizon avec les jumelles. Alex a
réglé le radar pour qu’il ait le plus de chances possibles de détecter le
bib grâce aux bandes radio-réfléchissantes collées sur la tente qui doit
protéger les occupants. Mais combien de temps ? Il a installé une alarme mais,
à cette sensibilité, chaque fois qu’elle retentit, il s’agit de vagues qui
renvoient le faisceau du radar et, compte tenu de l’état de la mer encore
forte, il ne peut pas trop compter là-dessus. Il se rend compte que, malgré
tous les équipements dont il a doté son bateau, ils ne peuvent compter que sur
leur sens marin et une paire de jumelles. Il a tout prévu pour retrouver
quelqu’un qui tomberait à l’eau de son bateau, mais rien pour retrouver un
radeau à la dérive au milieu de la mer des Caraïbes. Et ça, c’est très
frustrant pour un pragmatique de son espèce.
Son vieil ami Raymond lui manque. Il aurait aimé parler avec quelqu’un de son espèce. Il est sûr qu’ils auraient pris le problème différemment, auraient émis d’autres hypothèses, les auraient recoupées avec les faibles éléments en leur possession et en auraient extrait celle qui tiendrait le mieux la route. Dans la situation actuelle, Alex est un peu perdu car une question le hante : que va-t-il trouver dans le bib ? Il a déjà cherché et même une fois trouvé un trésor, même si celui-ci ne s’est pas révélé être exactement ce qu’il espérait, en appliquant une méthode rigoureusement scientifique, avec l'aide de son vieil ami. Aujourd’hui, il cherche des êtres humains perdus en mer et se sent incapable d’appliquer les mêmes méthodes car il n’est pas dans une situation qui lui permette de poser froidement tous les éléments pour pouvoir les combiner, les associer, éliminer ceux qui doivent l’être. Alex craint trop les évidences. Il n’y a rien de pire qu’une fausse évidence pour rendre une équation insoluble. Bien sûr, cette évidence peut s’effondrer un jour, mais dans le cas présent, cela risque d’être trop tard. Alors, il va continuer sur l’hypothèse de départ à ratisser la moitié de la mer des Caraïbes en pensant à ces deux jeunes de vingt ans et à cet inconnu en train de crever de soif pour la bêtise d’avoir volé un bateau.
Il en est là de
ses réflexions quand Nina, qui doit avoir les oreilles les plus sensibles du
monde, crie :
— J’entends l’avion.
Un point noir apparaît
enfin dans le ciel à bâbord et grossit. Le Breguet Atlantique fait route vers
le Sirius. Lorsqu’il est proche, la VHF retentit :
— Aéronef MMSI 227
841 223 appelle MMSI 227 165 832 Sirius à vous.
— Fox-trot Lima deux
mille sept cent trente deux, Sirius à votre écoute canal seize.
—
Bonjour. C’est bien vous qui avez appelé pour aider à localiser un radeau de
survie ?
— Affirmatif.
— Pouvez-vous me confirmer la position
supposée ?
Alex lui communique les positions des quatre coins de la zone
à ratisser.
— Bien reçu. Restez en veille sur le canal 16.
—
Pouvez-vous vous signaler sur l’AIS ?
— OK, transpondeur AIS ON.
Le Sirius continue sa recherche au niveau de la mer pendant que l’avion
descend et commence à survoler la zone à basse altitude. Sa route va
maintenant s’enregistrer sur l’écran d’Alex, qui pourra se rendre
parfaitement compte de la zone couverte.
Ce type d’appareil est utilisé pour les
recherches maritimes car ce sont des avions à hélice qui peuvent voler très
bas et à faible vitesse. Ils disposent d’un poste d’observation
spécialement conçu pour la recherche en mer. De plus, ils sont bourrés
d’instruments comme un radar Iguane capable de détecter des cibles de surface
de très faibles dimensions même par mer forte et un détecteur infrarouge
permettant l’identification de jour comme de nuit, d’objets flottants à
grandes distances. Il peut lâcher des chaînes de canots de sauvetage en
conteneurs largables baptisées SAR ainsi que des balises de positionnement
multi standards Sarsat Cospa, AIS plus un dispositif de radio-alignement pour
l’approche finale.
— Je crois, annonce Alex, qu’ils ont plus de
chances de voir quelque chose que nous et, plutôt que de tirer des bords avec
notre faible distance de visibilité et notre vitesse, on aurait meilleur compte
à rejoindre une position proche du milieu de la zone pour pouvoir nous rendre
plus vite à l’endroit qu’ils nous indiqueront s’ils trouvent le radeau.
Pour atteindre le point central de la zone sans trop s’éloigner de l’axe,
il va nous falloir tirer quatre bords de huit milles, soit environ cinq heures
et demie. Donc, on ratisse quand même un peu et on se rend là où on pourrait
être utiles. On y sera en fin d’après-midi. Heureusement, la mer se calme un
peu et cela devrait continuer. On a des chances d’avoir un temps plus maniable
d’ici ce soir et j’espère qu’on les aura retrouvés avant. En cas de
besoin, on s’aide du moteur. La priorité, c’est d’être mobiles et
rapides. On est dans l’urgence.