Chapitre 22
Comme il s’en doutait, Alex est lui aussi
« invité » au commissariat et se rend à la convocation. Nina, un peu
inquiète car elle le connaît parfaitement et sait de quoi il est capable, lui
a fait promettre de rester calme.
Le commissaire Lebeau lui demande de
raconter son histoire. Ce à quoi Alex répond qu’il n’a rien à raconter en
rapport avec ce qui s’est passé sur l’Ombre Blanche, car il n’a pas mis
les pieds sur ce bateau entre environ une semaine avant qu’il ne soit volé et
le jour où il a été restitué à son propriétaire.
— Monsieur
Delors, vous êtes connu des services de police pour des activités subversives
et nous connaissons parfaitement votre carrière, pendant laquelle, nous devons
bien le reconnaître, vous n’avez pas chômé.
— Ah bon, lesquelles ?
— En mille-neuf-cent-soixante-dix-huit, encore étudiant, vous
enfreigniez déjà les règles et utilisiez illégalement des fréquences de
radiodiffusion.
— Vous avez de la mémoire. J’ai effectivement
installé quelques émetteurs FM pour des radios, à l’époque pirates, qui
sont devenues légales trois ans plus tard. Si c’est tout ce que vous avez à
me reprocher comme activités subversives, c’est un peu léger et il y a
prescription.
— Dans les années quatre-vingt-dix, vous
appartenez à une association qui utilise, toujours de manière illégale, des
fréquences réservées aux radioamateurs et à l'usage radio maritime pour
transmettre des communications privées sur de grandes distances sans aucune
licence vous y autorisant.
— Et pour cause, il n’existait aucune
licence permettant de le faire. L'association RATM1 permettait de mettre en
communication, entre eux ou avec leurs familles et amis à terre, des
navigateurs traversant l'océan Atlantique sur des petits bateaux de plaisance
à une époque où les équipements radio-maritimes officiels étaient
totalement hors de portée des plaisanciers pour des raisons de prix des
équipements, de volume et de coût des communications. Cette association
organisait des vacations à heure fixe qui permettaient de communiquer à l'aide
d'appareils radio-amateurs débridés et même parfois de simples CB, la
position des bateaux et quelques informations concernant la navigation. Ces
informations étaient transmises aux familles par téléphone, qui en retour
pouvaient envoyer de petits messages aux navigateurs. Même s’il est parfois
arrivé de mettre en communication des plaisanciers avec leurs familles au
téléphone, comme l’aurait fait un service officiel de radiotéléphonie
maritime, ce n’était pas une grosse atteinte au monopole des
télécommunications. Et je vous signale que plusieurs vies ont été sauvées
grâce à ces vacations, au point que cela avait fini par être officieusement
admis par les autorités qui, en cas de visite des bateaux, notamment aux
Antilles, fermaient les yeux sur la présence à bord d'appareils radio-amateurs
débridés et d'absence de licence. La question ne se pose plus, compte tenu de
la technologie actuelle ayant mis les communications par satellite à la portée
de ce type de bateaux. Encore une fois, il y a prescription. Vous n’avez rien
de plus récent à me reprocher ?
Pendant une traversée de l’océan
Atlantique, un bateau a été heuté un soir par une baleine qui a défoncé sa
coque au niveau de la chaise d’arbre du moteur, provoquant une grosse voie
d’eau sur une partie de la coque très peu accessible de l’intérieur. Le
bateau est très rapidement envahi, mais un équipier réussit à temps à
lancer un appel sur une fréquence utilisée de manière totalement illégale
par cette association. L’appel est reçu et, à la vacation suivante, tous les
bateaux sur zone étaient prévenus. Immédiatement, le sauvetage s’organise.
Pendant la nuit entière, les quatre occupants du bateau vont se battre avec
parfois de l’eau jusqu’à la taille, pour maintenir le bateau à flot. Au
lever du jour, totalement épuisés, ils découvrent deux bateaux qui, en se
déroutant, ont pu arriver à temps à proximité. Le bateau est abandonné, et
l’équipage réparti sur les deux autres, qui peuvent reprendre leur route.
Cela dans la plus stricte illégalité, mais il y a des cas où nécessité fait
loi.
— Nous nous posons des questions sur vous en raison de vos
compétences reconnues dans les domaines des télécommunications, de la
cryptographie et des réseaux informatiques, qui, associés, peuvent offrir de
nombreuses possibilités.
— Cela faisait effectivement partie de mes
activités professionnelles, mais je suis à la retraite depuis plusieurs
années.
— Justement. Vous êtes à la retraite, mais vous disposez
d’un serveur dédié chez le plus gros hébergeur d’Europe. Pourquoi
faire ?
— J’avais besoin de ce serveur lorsque
j’étais en activité pour héberger les services en ligne que je proposais et
la diffusion de mes produits. Lorsque j'ai cessé de travailler, j'ai gardé ce
serveur pour y stocker des fichiers personnels, des sauvegardes, ou tout
simplement mes comptes e-mail, comme un médecin retraité garderait son
stéthoscope. D'autre part, j'héberge encore à titre gratuit les sites
internet de quelques associations à but non lucratif, dont certaines reconnues
d'utilité publique.
— Vous n'hébergez pas que cela, apparemment.
Comment avez-vous pu retrouver un bateau en mer alors que ses moyens de
localisation étaient éteints ? Aucun service officiel ne pouvait savoir où
était ce bateau, et vous, vous le saviez. Est-ce qu’il y a beaucoup de choses
de ce type que vous pouvez faire et pas nous ?
— Des tas, oui, pense
Alex qui, en fait, commence à s’amuser, comme par exemple enregistrer et
stocker cette conversation et les conneries que tu vas dire.
— Nous
pourrions exiger d’avoir accès à votre serveur pour que nos services
puissent analyser ce que vous faites avec ça.
— Non, monsieur. Vous
pouvez rentrer chez des gens avec un simple mandat de perquisition. Exiger
d'accéder au contenu d'un serveur est autrement plus compliqué et il faudrait
avant tout que j'aie été reconnu coupable et non simplement suspect de quelque
chose de répréhensible en rapport avec son utilisation.
En plus d’être parfaitement protégé, le
serveur d’Alex est cloisonné, c’est-à-dire que même s'il en autorisait
l’accès aux autorités, seule une partie en serait visible. Il y a le web, le
darkweb et l'Alexweb.
— Vous oubliez qu’en plus de mes activités
subversives, j’ai un jour été réquisitionné par vos services en tant
qu'expert sur commission rogatoire pour aider à démanteler un réseau de mise
en ligne de documents illicites. Vous n’avez pas eu à vous plaindre de mes
services. Je ne sais pas bien où vous voulez en venir, mais il me semble que
vous vous rappelez de ce qui vous arrange et oubliez le reste.
—
Pourquoi ne nous avez-vous pas communiqué la route de ce bateau ?
—
Premièrement, vous ne m’avez rien demandé. Ensuite, lorsque le propriétaire
du bateau a déposé plainte pour vol, il lui a été clairement signifié
qu’après quatre jours, celui-ci n’étant sans doute plus dans les eaux
territoriales, rien ne serait fait avant qu’il ne réapparaisse dans une
affaire de trafic ou autre. Nous avons alors décidé de nous débrouiller par
nous-mêmes, ce qui accessoirement a sauvé la vie à deux personnes.
— Vous avez dissimulé la position d’un
bateau sur lequel se déroulait une action violente.
— Pas du tout. Je
me suis lancé à la recherche du voilier de mon ami car vous lui aviez
clairement dit que vous ne feriez rien. Il ne s’agissait que de matériel, un
bateau, et nous n’avions aucune notion de ce qui se passait à bord. C’est
lorsque nous avons retrouvé le bateau vide et sans sa survie que nous avons
compris qu’il s’était passé quelque chose de grave. À partir de ce
moment-là, nous dépassions le stade du simple matériel et avons contacté les
secours qui ont parfaitement réagi. Et je me permets de vous rappeler à
nouveau que nous avons quand même sauvé deux personnes dans des conditions
plutôt difficiles.
— Est-ce que vous avez des informations sur la
personne portée disparue ?
— Comment voulez-vous que j’aie des
informations sur cette personne ? Je ne suis même pas sûr qu’elle existe.
Alex se dit qu’il en aura probablement avant lui, vu la façon dont il
s’y prend. À part foutre le bordel dans le bateau d’Hervé, qu’est-ce
qu’il a fait jusqu’à présent ?
— La seule chose que je peux
vous dire, c’est que j’ai ramené mes amis sur leur bateau abandonné au
large. Puis, j’ai récupéré deux naufragés dans un radeau de survie à la
position que les services de secours m’ont communiquée et les ai ramenés le
plus vite possible en sécurité.
Alex peut repartir. Il a tenu sa
promesse et est resté calme.