Chapitre 16
La pointe Borgnese approche avec la première
bouée du chenal d’entrée du Marin.
Alex entend à la VHF la
répétition de l'AVURNAV interdisant la navigation dans le chenal et la marina
en raison d’une opération en cours. Il est demandé de ne pas utiliser le
canal seize pour les appels VHF.
Le bateau de sauvetage orange et bleu de
la SNSM arrive, vient se positionner à une dizaine de mètres à tribord du
Sirius et appelle à la VHF. Alex est à la barre avec une VHF portable à la
main. Le moteur est à fond, les voiles bordées à plat, mais maintenant la mer
est calme et le bateau fonce à dix nœuds sans faire de bonds.
—
Sirius de La Sauvegarde.
— J’écoute.
— On vous pilote, vous
nous suivez. Le chenal vous est réservé. Vous allez vous amarrer au fond du
ponton sept qui a été libéré pour vous
— Je n'ai aucune idée du
carburant qu'il me reste. La jauge est en dessous de zéro. Je peux tomber en
panne à n'importe quel moment.
— Ne vous inquiétez pas si votre moteur
s’arrête, nous vous remorquons. On est prêt.
Un des bateaux de l’école de plongée de
Dom est là aussi avec trois de ses moniteurs.
Un gros zodiac marron avec
un énorme moteur arrive et vient se plaquer au Sirius. Patrick et Dom sautent
à bord, chacun à leur tour. Après quelques tapes sur les épaules et un peu
plus entre Dom et Béa, Patrick va affaler la trinquette et Dom roule le
génois. Le chenal d’accès est maintenant face au vent. Les voiles ne portent
plus et faseyent. Patrick affale la grand-voile et pose la bôme sur le pont à
tribord pour libérer le passage en prévision de la sortie des naufragés. Tout
est prêt. Il installe les pare-battages et sort les amarres. Moteur toujours à
fond, le Sirius avale le chenal d’accès au Marin et s’engage dans celui de
la marina où la vitesse est normalement limitée à deux nœuds et demi. Deux
bateaux du port viennent se positionner devant lui et le guident. Entre les
pontons, Alex ralentit quand même un peu. Il longe le bout des pannes quatre à
sept et tourne à gauche. Effectivement, ce côté du bassin est libre. Il
débraille le moteur et laisse le bateau glisser jusque là où on lui fait
signe d'approcher et, d'un grand coup de marche arrière, le plaque au ponton.
Patrick et Dom lancent les amarres aux membres du personnel de la marina. Les
secours sont là. Les brancards attendent. Il y a du rouge et du jaune partout.
Le moteur de l’hélicoptère démarre. Des pompiers envahissent le bateau pour
sortir Karine sur une civière avec d’infinies précautions. Une infirmière
du SAMU l’accompagne avec sa perfusion. Elle s'éloigne vers l'hélicoptère
dont les pales sifflent déjà. D'autres pompiers prennent en charge Meldreg
qui, lui, est conscient mais loin d'être en état de sortir seul du bateau.
Karine est installée dans l’hélicoptère qui décolle immédiatement. Puis
la sirène de l’ambulance transportant Meldreg se fait entendre. Cela s'est
passé en une minute d'une organisation impressionnante. Au fur et à mesure que
l'hélicoptère s'éloigne, le calme revient et, à ce moment, un concert de
cornes de brume, de klaxons et de tout ce qui peut faire du bruit s'élève de
la marina. Des gens crient, d’autres applaudissent. Depuis plusieurs jours,
tout le monde au Marin suit le sauvetage de Karine et de Meldreg dont même la
presse s’est fait l’écho. Alex se laisse tomber sur un banc de cockpit. Il
se prend la tête entre les mains et dit :
— Jamais, j’ai stressé
comme ça, jamais.
Nina le prend dans ses bras et lui dit :
—
C’est fini, Alex, tu as réussi.
— Non, Nina. ON a réussi. Vous avez
été formidables.
Le Sirius amarré au ponton fait un peu
pitié. Il a l’air aussi fatigué que son équipage. Le pont avant est
encombré d’un radeau de survie dégonflé et grossièrement amarré, deux
trinquettes sont ferlées dans les filières dont les lambeaux de l’une
flottent au vent. La bôme est posée sur le pont. Un panneau solaire penche,
car son support est complètement tordu. Une antenne cassée se balance la tête
en bas au gré du vent. Le capteur girouette et anémomètre de tête de mât
pend à son fil.
Pendant que Dom arrange un peu l’amarrage, Béa, Nina,
et Alex restent là, hébétés, comme ivres de ce qu’ils viennent de vivre.
Des gens passent leur dire gentiment bonjour du quai. Un journaliste est venu
prendre quelques photos du bateau. Puis Hervé, Pascale et Murielle arrivent à
leur tour et montent à bord avec des jus de fruits, quelques bières, des
biscuits d'apéritif, car comme le fait remarquer Hervé, ils sont arrivés
juste à l'heure de l'apéro. Les huit amis sont maintenant réunis et
s’embrassent tous. Le médecin colonel Henri Vidol, quant à lui,
imperturbable, a remballé ses affaires dans son grand sac qu'il arrive, seul,
à passer par la descente et vient les rejoindre.
— Ça va, pas trop secoué ? lui demande
Alex.
— Non non, moi ça va, j’ai subi ça moins longtemps que vous.
Je crois que maintenant vous avez un peu de ménage à faire.
— C’est
sûr et aussi quelques réparations.
— Je pense que vous avez intérêt
à faire une grande révision générale, surtout du gréement. Vous l'avez bien
secoué. En tout cas, vous avez là un sacrément bon bateau.
— Merci
beaucoup pour le coup de main et si vous avez un jour envie de venir faire un
petit tour en bateau de manière un peu plus agréable, n’hésitez pas à me
contacter, ce sera un réel plaisir de vous avoir à bord.
— Merci, je
n’y manquerai pas.
— À condition toutefois, rajoute Nina, que vous
arriviez à bord par la terre et pas en hélicoptère.
— Promis.
— Quelqu’un vient vous chercher ou vous voulez qu’on vous dépose
quelque part ?
— Normalement, on devrait venir me chercher.
—
Alors en attendant, buvons un coup ensemble.
— D’accord. À Karine et
Meldreg.
Et tous lèvent leur verre à la santé des
deux naufragés.
— Ensuite, dit Pascale à Nina et Alex, vous allez
venir vous installer chez nous quelques temps. Il va falloir s'occuper de votre
bateau, faire un grand ménage, changer la vaisselle et tout ce qui est cassé.
Bref, lui redonner le sourire. Dom va s'occuper de le ramener à sa place avec
Patrick qui est déjà parti chercher un jerrican de gasoil.
Alex a
totalement confiance en Dom. C'est un très bon marin qui, en plus, connaît
bien le Sirius. Il n’est pas opposé à lui laisser son bateau et à aller se
reposer un peu chez Pascale et Hervé. Patrick arrive avec son bidon et le verse
dans le réservoir.
La VHF annonce que l’opération est
terminée et que la navigation peut reprendre dans le chenal.
Deux grands
gaillards en tenue de combat viennent chercher le médecin colonel Henri Vidol.
Alex se demande comment il est possible de supporter des rangers sous le climat
de la Martinique. Pris de pitié pour eux, il leur prêterait bien des tongs,
mais il se dit que ça doit faire partie de l’entraînement. Le colonel prend
congé de l’équipe. Arrivé à Alex, ils s'échangent une longue poignée de
main sincère et chaleureuse. Il a vraiment aimé rencontrer ce personnage.
C’est sans doute le premier militaire avec lequel il pourrait devenir ami.