Chapitre 2
Lorsque le bateau
de Dom arrive à son ponton du Marin, Patrick, Pascale et Hervé les attendent
le visage tendu. Ils doivent se rendre à l’évidence : l’Ombre Blanche a
disparu. C’est la consternation. Comment ce bateau a‑t‑il pu disparaître
sans que personne ne s’en aperçoive et ne donne l’alerte ? Pensant que
Pascale et Hervé étaient déjà partis en croisière, personne ne s’est
soucié de son absence. Il n'est venu à l’idée d’aucun de leurs amis
d’aller voir si tout allait bien à bord, comme ils l'auraient fait s’ils
avaient su que ses propriétaires étaient dans l’Hexagone.
Alex et Nina
accompagnent leurs amis avec l’annexe1 de leur bateau, le Sirius, vers la
bouée C12 où devrait être amarré le beau ketch blanc de seize mètres. Elle
est à sa place et ne présente aucune trace d’amarre coupée. Le bateau
était tenu par plusieurs aussières2, plus une chaîne en sécurité. Il est
impossible que tout se soit rompu sans qu’il reste au moins un morceau de
corde ou de chaîne dans l’anneau. Et s’il avait coulé, il aurait
entraîné sa bouée avec lui. Du reste, la profondeur n’étant pas très
importante à cet endroit, même couché sur le fond, le gréement3 et une
partie de la coque émergeraient encore. Non, il faut se rendre à l’évidence
: on a volé l’Ombre Blanche ! En questionnant les équipages des bateaux
amarrés non loin dans cette partie du mouillage, il s’avère que des voisins
l’ont vu partir dans la nuit de mardi à mercredi avec trois personnes à
bord. Aucun témoin n’a trouvé cela suspect et n’a pu se rendre compte,
dans l’obscurité, que ni Pascale ni Hervé n’étaient à bord. Le voilier
est parti de façon tout à fait normale, bien que les départs de nuit soient
rares au fond du Cul-de-sac du Marin. L’équipage manœuvrait correctement, et
rien ne pouvait leur laisser penser qu’ils étaient en train d’assister au
vol du bateau. Une visite au bureau de la marina ne donnera pas plus
d’information. Le bateau était avitaillé en eau, en carburant et en
nourriture de base pour un départ en croisière d’au moins deux semaines.
Immédiatement, une plainte est déposée à la police maritime. Un avis de
recherche va être lancé, mais en quatre jours, un voilier comme celui-ci peut
faire beaucoup de chemin. Il peut maintenant se trouver n’importe où dans la
mer des Caraïbes ou sur l’océan Atlantique dans un rayon de plus de cinq
cents kilomètres autour de la Martinique. Ils se retrouvent tous sur le Sirius
amarré au ponton six. L’ambiance n’est pas à la fête. Murielle, la
compagne de Patrick, confie sa petite fille Lilly à son amie Charlotte et les
rejoint à bord.
Elle a failli
être marin des douanes, mais sa carrière sous les ordres du commandant Bernico
s’est arrêtée à sa première mission, quand il a fallu sortir les armes.
Elle s'est tout de suite rendue compte que ce n’était pas un métier pour
elle, mais elle est restée en bons termes avec son commandant, qui ne lui en a
pas voulu et l’a comprise. Elle l’appelle, lui explique la situation et lui
donne un descriptif complet du bateau. Il lui promet qu’une note va être
diffusée sur toutes les unités de la douane, mais l’avertit que compte tenu
du temps écoulé depuis la disparition, il ne faut pas s’attendre à un
miracle tant que le bateau ne réapparaît pas dans une affaire de trafic ou
autre, comme c’est souvent le cas.
Entre la marina, les zones de bouées
et le mouillage, il y a plus de six cents bateaux dans la baie du Marin. Les
propriétaires de l’Ombre Blanche ont pu être repérés depuis longtemps en
train de procéder à l’avitaillement et faire les pleins. Puis, une fois le
bateau prêt à partir, il a suffi aux voleurs de profiter de leur absence pour
monter à bord de nuit, se substituer à l’équipage et prendre la mer sans
trop traîner. Ce n’est pas le premier cas de ce genre. Un jour, un bateau à
vendre, amarré à un ponton, a disparu. Des gens ont tout simplement enlevé la
pancarte et se sont installés à bord comme s’ils venaient de l’acheter.
Personne ne s’est douté de rien. Ils ont tranquillement fait les pleins et
ils sont partis. Comme les propriétaires n'étaient pas en Martinique, il
s’est passé du temps avant qu’ils s’aperçoivent de la disparition de
leur bateau et il n’a jamais été retrouvé.
Pascale est en pleurs. Non
seulement c’est son bateau, mais c’était aussi celui de son père qui
l’aimait tant et l’a bichonné pendant des années. Alex commence à se dire
qu’ils n’ont que deux choix : soit se contenter de déclarer le vol à
l’assurance et rester les bras croisés en écoutant pleurer Pascale, soit se
remonter les manches et partir à la recherche de l’Ombre Blanche. Alex
n'hésite pas une seconde ; la deuxième option est prise, ce qui ne surprend
pas Nina. Depuis leur aventure d’il y a quatre ans sur l’île
vénézuélienne de la Blanquilla, Alex commençait un peu à s’ennuyer. Se
lancer en mer à la poursuite d’un bateau volé n’est pas pour lui
déplaire, bien qu’il se demande encore ce qu’il fera s’il arrive à le
rattraper. Pour l’instant, son idée est qu’il pourrait le suivre jusqu’à
ce qu’il se trouve dans les eaux territoriales d’un pays où il pourrait
faire intervenir les autorités, sachant qu’au grand large, en dehors de toute
zone sous l’autorité d’un état, personne ne bougera. Mais où se trouve
l’Ombre Blanche à cette heure ? Le fait qu’Alex n’ait pas l’intention
d’aller aborder et attaquer un bateau au sabre en pleine mer rassure un peu
Nina. Il n’est pas encore devenu complètement
fou.
Pour commencer,
Alex va consulter son radar AIS4 au cas où le transpondeur du bateau soit en
marche et que celui-ci ne soit pas encore trop loin, ce qui est très peu
probable. Bien sûr, il n’y trouve aucune trace. Un transpondeur AIS peut
être reçu directement jusqu’à vingt milles. Mais une flotte de satellites
à basse altitude reçoit aussi ces données sur tout le globe pour les rendre
accessibles par internet. Il va donc se connecter sur le site « Marine Traffic
», où sont affichées les positions de tous les bateaux qui ont donné
l’autorisation d’y apparaître, ce qui est le cas de l’Ombre Blanche. Pas
de trace non plus, malgré des recherches effectuées à partir de son indicatif
MMSI5. Alex accède à l’historique des positions qui s’arrête au Marin. Le
transpondeur est donc resté éteint depuis le départ, ce qui ne l’étonne
pas. À tout hasard, il compose le numéro de téléphone satellitaire du bateau
et ne reçoit bien sûr aucune réponse. Pendant que ses camarades,
complètement désorientés, cherchent des solutions allant de la location
d’un avion privé piloté par Hervé à l’utilisation d’un pendule sur une
carte, Alex a une idée à laquelle il est le seul à pouvoir penser, car
l’ordinateur qu’il a installé pour Raymond à la table à cartes exécute
un logiciel de navigation qu’il a lui-même développé lorsqu’il était en
activité dans ce domaine. Si les voleurs ont probablement pensé à éteindre
le transpondeur bien visible à la table à cartes afin de ne pas être suivis,
ils n’ont sans doute pas voulu se priver de l’affichage de tous les
paramètres de navigation et surtout de la cartographie électronique sur les
deux écrans, un à la table à cartes et l’autre devant la barre, car toute
l’électronique de l’Ombre Blanche est centralisée sur cet ordinateur. Il
suffit d'enclencher un commutateur marqué «Navigation» pour que tout le
système soit opérationnel en trente secondes. De multiples fonctions sont
disponibles dans un système comme celui-ci, dont une qui télécharge
automatiquement quatre fois par jour, à partir d’un gros serveur situé aux
États-Unis, des fichiers de base de données météo baptisés fichiers GRIB6.
Ces données, disponibles pour toutes les régions du monde, sont utilisées
pour déterminer la route optimale à suivre en fonction de la météo prévue
ou tout simplement savoir le temps qu’il va faire dans les prochains jours.
Or, Alex a installé en plus, et uniquement sur quelques bateaux dont le sien et
celui de Raymond, un module spécial dont le but est de diminuer le volume de
ces très gros fichiers longs et coûteux à télécharger par satellite. Pour
ce faire, il se connecte à son serveur privé en lui transmettant sa position
et son indicatif, et c’est lui qui récupère les gros fichiers, recompile les
données utiles pour la région de navigation et les informations désirées,
puis les renvoie. Grâce à cette astuce, le trafic sur la connexion par
satellite s’en trouve divisé par cent, ce qui est loin d’être
négligeable. D’autre part, si le transpondeur AIS est bien visible, le
routeur satellite, lui, se trouve enfermé et donc caché derrière la table à
cartes, car il n’y a aucune commande sur son boîtier et donc jamais besoin
d’y accéder. C’est une boîte noire toujours branchée, même si elle
n’est pas noire mais grise. Il suffit que l’ordinateur soit allumé pour que
sa connexion soit disponible, même si le combiné du téléphone connecté par
wifi est éteint, ce qui est probable puisqu’il ne répond pas. Dans ce cas,
l’Ombre Blanche doit transmettre quatre fois par jour son indicatif MMSI et sa
position au serveur privé d’Alex. Il s’y connecte donc et consulte les
logs. Un serveur enregistre toujours toutes les requêtes qu’il reçoit. Parmi
les millions d’enregistrements, dont quatre-vingt-dix-neuf pour cent ne
servent à rien, Alex va effectuer une recherche avec le MMSI de l’Ombre
Blanche pour isoler les demandes en provenance de l’ordinateur de navigation
du bateau. Et bingo ! Non seulement il en trouve, mais la dernière date de deux
heures seulement. Donc l’ordinateur est opérationnel et transmet
régulièrement sa position GPS au serveur d’Alex qui annonce un peu
fièrement :
— Arrêtez les pendules. Il y a deux heures, le bateau se
trouvait exactement par 15° 51’ Nord et 78° 15’ Ouest, donc en mer des
Caraïbes, et je vais même vous dire le cap qu’il
fait.
Ses amis sont
maintenant habitués à ce genre de démonstration. Cela leur rappelle les
conversations passionnées de matheux entre Raymond et Alex, que seuls eux deux
pouvaient comprendre. Le fait qu'installé à la table à cartes de son bateau,
le nez devant son ordinateur, il soit capable de localiser un bateau volé sans
transpondeur au milieu de la mer des Caraïbes ne les étonne même plus.
Il se replonge ensuite dans ses logs pour récupérer la position
antérieures de six heures. Il entre les deux positions dans sa calculatrice
fétiche et annonce :
— Cap 274 degrés. Il avance à une vitesse
moyenne de trois nœuds, ce qui n’est vraiment pas rapide, mais c’est une
vitesse moyenne sur six heures et on ne sait pas ce qu’il a fait entre les
deux dernières positions. Le cap et la vitesse sont peut-être faux s’il
n’a pas fait une ligne droite entre les deux.
— Ce qui le situe où ?
demande Dom, qui s’est rapproché de l’écran.
— Ici, répond Alex
en pointant la carte sur son écran où il a déjà placé une marque et une
droite de projection de route. En plein milieu de la mer des Caraïbes, à cent
quarante milles au sud de la République dominicaine. Il peut être en route
vers n’importe quel pays d’Amérique centrale ou même vers Panama pour
passer dans le Pacifique, bien que dans ce cas, il soit loin de la route
directe.
— J’espère qu’on n'aura pas à aller le chercher jusque
là-bas.
— Je suppose qu’il ne doit pas être facile de passer le
canal de Panama avec un bateau volé. Il y a tellement de contrôles et de
formalités à faire. En fait, je pense qu’il va quelque part en mer des
Caraïbes en évitant de passer dans les eaux territoriales des îles, quitte à
rallonger un peu et même beaucoup sa route.
Voyant cela, Pascale dit
tristement :
— Mon bateau… Il faut aller le chercher.
— Mais
oui, on va y aller.
— Puisqu’on peut le suivre, reprend Dom, si on
part rapidement avec ton bateau, c’est jouable. Bien que l’Ombre Blanche
soit plus rapide que le Sirius, apparemment, ils n’ont pas été très vite
entre la Martinique et leur position actuelle.
— Je pourrais retrouver
leur progression précisément, dit Alex, mais en première approximation, ils
n’ont pas fait route directe entre ici et là où ils se trouvent.
Pendant qu’Alex est reparti dans ses logs et ses calculs, Dom continue :
— Donc, on part à leur poursuite en continuant de les tracer. Ils vont
peut-être entrer dans un port ou un mouillage.
— Et qu’est-ce que tu
fais ? questionne Nina.
— Sur le Sirius, on peut partir à six. Murielle
et Patrick restent ici avec Lilly et font le QG. Patrick se tient disponible
pour éventuellement venir nous aider quelque part à terre.
Étant donné
son métier de grand reporter, Patrick est habitué à sauter dans un avion et
se rendre rapidement dans les endroits les plus improbables.
— La
première chose à faire, reprend Alex, c’est de donner la dernière position
du bateau à la police et que Murielle communique ça aussi à son copain des
douanes.
Pascale fond en larmes :
— Le bateau de Papa…
—
Ne t’inquiète pas, lui dit Alex, on va le retrouver, ton
bateau.