Chapitre 13
L’Ombre Blanche
poursuit sa route au près, vers la Martinique. Ne pouvant pas tenir un cap
suffisamment nord pour atteindre directement sa destination, le bateau est
descendu jusqu’à la latitude de l’île de Sainte-Lucie, puis a viré de
bord. Il fait maintenant route directement vers la pointe sud de la Martinique,
qui se profile à l’horizon, par un alizé modéré de nord-est, et va
bientôt l’atteindre. Malgré l’inconfort de la navigation au près,
l’équipage a fini de ranger le bateau. À part un trou dans le vaigrage du
carré, une porte de cabine défoncée, et un gros flingue noir rangé dans un
tiroir, il n’y a plus beaucoup de traces de bagarre à bord. Ils auraient bien
jeté cette arme à la mer, mais se sont dit qu’on pourrait leur reprocher. Le
moteur n’est pas utilisable, et le génois normal est remplacé par un foc de
route plus petit, qui les propulse cependant vers leur destination à une
vitesse correcte. Pascale, Hervé et Dom se tiennent informés de la situation
sur le Sirius par l’intermédiaire de Murielle afin de ne pas déranger son
équipage.
Ils sont inquiets pour les deux naufragés soignés à bord et
imaginent bien Alex faisant l’impossible pour que son bateau donne tout ce
qu’il a dans le ventre afin de les ramener en sécurité à temps. Patrick
regrette de ne pas pouvoir les aider. Deux bras de plus, et surtout les siens,
auraient pu être utiles. Mais personne n’aurait pu imaginer que les choses
tourneraient de cette manière. Au départ, il s’agissait juste d’aller
récupérer un bateau qui semblait abandonné en mer et de le ramener au port,
pas de se lancer à la recherche de naufragés en perdition dans un radeau de
survie localisé par un avion.
La situation est vraiment critique, car ils
sont encore loin, beaucoup trop loin pour envisager une évacuation par
hélicoptère, qui ne serait de toute façon probablement pas possible compte
tenu de l’état de faiblesse de la jeune femme. Même s’ils savent que Béa
fait un travail extraordinaire, pilotée par les médecins du CCMM pour soutenir
le cœur de la patiente avec des injections d’adrénaline et la réhydrater
par hypodermoclyse, la malheureuse n’a toujours pas repris connaissance, ce
qui inquiète tout le monde.
Quelques heures
plus tard, la baie de Sainte-Anne apparaît. Pascale dirige son bateau vers les
premières bouées du chenal d’accès au cul-de-sac du Marin, où l’attend
déjà un bateau de l’école de plongée de Dom piloté par Victor, venu à sa
rencontre pour le remorquer jusqu’à sa bouée d’amarrage. Certains amis
plaisanciers équipés de grosses annexes ont aussi fait le déplacement, car
maintenant toute la marina est au courant de l’histoire et se tient informée
de ce qui se passe aussi bien sur le Sirius que sur l’Ombre Blanche. Dom, à
l’avant, affale le foc, et Victor lui lance une aussière qu’il frappe à
l’étrave. Hervé roule la grand-voile et l’artimon. Pascale à la barre,
n’a plus qu’à suivre le bateau de Victor, qui les remorque jusqu’à la
bouée C12, où un employé de la marina vient les aider à s’amarrer. Elle se
dit que, depuis qu’elle a repris le bateau de son père, c’est la plus
grande virée qu’elle et Hervé aient faite en mer, et que, compte tenu des
conditions, ils ne s’en sont pas si mal sortis avec l’aide de Dom, qui a
prouvé qu’il n’était pas compétent seulement sous l’eau. Victor se met
à couple de l’Ombre Blanche et leur tend un sac contenant des bières
fraîches, des sandwichs et un bel ananas. Ils devraient être contents
d’arriver, mais leur joie est ternie par la pensée de la situation
inquiétante à bord du Sirius. Patrick arrive en zodiac avec encore des
rafraîchissements. Murielle est restée dans l’appartement, collée devant
son ordinateur et son téléphone pour rester disponible en cas de besoin. Des
plaisanciers leur font des petits signes de la main. On sent vraiment que toute
la marina est suspendue au destin de cette pauvre naufragée que Béa est en
train de soutenir du mieux qu’elle peut, au milieu de la mer des Caraïbes,
dans des conditions difficiles.
Puis, dans un autre registre et sans même
leur laisser le temps de souffler, la police arrive avec leur gros pneumatique
noir qui se colle à couple de l’Ombre Blanche. Les policiers envahissent le
bateau sans ménagement, sans se soucier que l’équipage puisse être
fatigué, comme s’ils avaient fait quelque chose de répréhensible en allant
simplement récupérer leur voilier en mer. Il fallait s’y attendre, mais
peut-être pas aussi vite et avec un peu plus de délicatesse. Ce bateau a été
déclaré volé. Il y a de fortes suspicions que des actions violentes s’y
soient déroulées, mettant en jeu une arme de gros calibre toujours présente
à bord. En plus, trois personnes ont été vues partir avec et seulement deux
ont été retrouvées jusqu’à présent. Tout ceci justifie une enquête
approfondie, avec en prime la mise sous scellés du voilier. L’équipage est
juste autorisé à éteindre les instruments, vérifier les vannes, et fermer
les capots. L’officier supérieur, se rendant peut-être compte de
l’anachronisme de leur attitude déplacée et dans un brusque accès de
pitié, leur dit de ne pas s’inquiéter. Le bateau va être fouillé et une
fois les constatations faites, il leur sera restitué. Par chance, ils sont
libres ! En attendant, ils sont raccompagnés manu militari sur le ponton où
Patrick les recueille et les emmène dire bonjour à Murielle, au quartier
général, dans son appartement voisin de celui de Pascale et Hervé. Depuis que
le Sirius est parti du Marin, elle n’a pas quitté son téléphone et son
ordinateur du regard, et Lilly trouve que sa maman n’est pas très disponible
ces jours-ci. Après les embrassades des retrouvailles, elle leur montre la
position du Sirius en temps réel sur son écran. Ils sont toujours au près
serré à sept nœuds minimum, voile et moteur. Si le vent tient au nord-est
comme il est actuellement, ils peuvent espérer faire route directement sur la
Martinique mais, à bord, ça doit être l’enfer. Pourvu qu’ils ne cassent
rien et qu’ils aient assez de carburant. Ils sont encore à deux-cent-quarante
milles d’ici. C'est plus de trente heures à leur vitesse
actuelle.
Béa, qui doit
faire régulièrement des injections à la rescapée pour la réhydrater et
soutenir son cœur, sait qu’elle n’aura pas assez de médicaments pour aller
jusqu’au bout. Ils sont trop loin pour envisager un hélitreuillage qui est
limité à cent-quatre-vingts milles de la Martinique. De plus, les médecins ne
pensent pas que ce soit envisageable compte tenu de son état et des conditions
dans lesquelles se déroulerait l’évacuation. En fait, elle semble être dans
le coma et ils craignent que ses reins ne soient atteints. L’option actuelle
serait d’attendre que le Sirius arrive dans le rayon d’action d’un
hélicoptère et de déposer un médecin sur le bateau avec le matériel et les
médicaments pour pouvoir la traiter en mer jusqu’à leur arrivée au Marin et
peut être même lui faire une transfusion à bord. En bref, c’est la
galère.
— Mon pauvre Dom, dit Murielle, je ne sais pas dans quel état
tu vas récupérer Béa. Elle doit être pas mal stressée. Je les ai vus en
vidéo il y a quelques heures, ils avaient tous les trois les traits bien tirés
et étaient au bord de l’épuisement. Vivement que tout cela se
termine.