Chapitre 7
Chapitre 7
Tout ce qui est inutile sur le
pont en navigation a été rangé, les pare-battages, les amarres, les tauds de
voile… Après plusieurs semaines d’une intense activité passée à la
préparation du voyage, c’est plutôt une impression de calme qui domine. On
sort les chapeaux, les lunettes de soleil les plus filtrantes et un flacon
d’écran total passe de main en main puis bien vite quelques canettes font
pschitt, des rires fusent. On pourrait croire à un classique départ en
croisière sur un joli bateau de plaisance. Sous pilote automatique, le Sirius
avance bien malgré sa surcharge car la direction du vent lui convient. Selon
son habitude, Nina est à l’affût de ce qu’il pourrait y avoir d’anormal.
Alex est à la table à cartes, il scrute l’écran du radar et celui de
l’ordinateur principal où s’affichent les données des instruments, la
carte marine de la région où il se trouve, tous les bateaux qui l’entourent
avec leurs noms, leurs caractéristiques, leurs routes, leurs traces et leurs
paramètres de navigation. Par comparaison avec l’image du radar traditionnel,
il peut déceler ceux qui seraient visibles mais naviguent avec leur
transpondeur éteint ou n’en seraient pas équipés. Tous à bord pensent
qu’ils sont suivis. Par qui, par combien ? Ils ne le savent pas. Mais il est
évident que certains ont compris que le Sirius allait chercher quelque chose à
un endroit connu seulement de son l’équipage. Il est impossible de préparer
une expédition comme celle-ci et de partir sans se faire remarquer. Le faux
programme de navigation qui a été divulgué ne tiendra pas longtemps puisque
le voilier ne sera pas à Saint-Pierre ce soir.
Alex a déjà repéré des bateaux étranges
au Marin tel ce Lagoon 35 baptisé Danseuse tout à fait standard sans aucune
personnalisation ni aucun signe de vie à bord. Pas un maillot de bain qui
sèche, pas une serviette de plage, pas un objet pouvant servir aux loisirs
n’est visible. L’équipage est constitué de deux hommes qui semblent se
connaître sans être des amis. L’un des deux se comporte en chef. Ce bateau
était amarré dans une autre partie de la marina éloignée des pontons
principaux et accessible à pied seulement par le chantier de carénage où Nina
et Alex sont restés quelques temps pour faire des travaux d’entretien.
Plusieurs fois il est sorti. Les deux hommes sont montés à bord avec juste un
sac. Au bout de quelques jours ils sont revenus, l’ont amarré à sa place et
sont repartis avec leur sac. Rien n’avait changé. Une sorte de voilier
banalisé en quelque sorte. S’agit-il de policiers ou douaniers en civil, de
trafiquants ? Difficile à dire mais la seule fois où quelqu’un d’autre
est monter à bord, c’était des hommes arrivés par la mer, la nuit avec un
pneumatique et repartis tout aussi discrètement. Pendant la préparation du
voyage, le Danseuse est venu s’installer sur le ponton 6 non loin du
Sirius…
Actuellement six bateaux font à peu près la même route que le
Sirius et sont visibles aussi bien sur l’AIS que sur le radar hertzien. Trois
autres se distinguent uniquement sur le radar. Alex va essayer d’identifier
ceux qui le suivent. Pour commencer il appelle Raymond au téléphone qui a dû
assister au départ à partir de sa terrasse et essayer de repérer ceux qui
éventuellement s’intéressent à eux. Il dispose chez lui de tout le
matériel nécessaire relié à un ordinateur avec les logiciels d’Alex ce qui
transforme son appartement en tour de contrôle. En cliquant sur une cible, elle
devient active et affiche à l’écran la même chose que s’il était à bord
avec les paramètres de navigation, la trace, la route, les instruments. Ce
même dispositif est utilisé pour guider les navires dans les zones de fort
trafic ou les chenaux d’entrée de port de la même manière que les
aiguilleurs du ciel avec les avions.
— Alors ?
— Le Danseuse est parti
dix minutes après toi. Apparemment deux personnes à bord. Probablement les
mêmes. Ils n’ont rien embarqué de plus qu’un sac par personne comme
d’habitude. Pas d’identification AIS. Cinq minutes derrière, deux autres
catamarans : un genre Lagoon 39 qui ressemble à un charter ou une location
sinon c’est bien imité. Pas d’AIS non plus et le nom était masqué d’ici
par l’annexe. Et un autre d’un modèle que je ne connais pas avec trois
personnes à bord toujours sans AIS dont le nom commence par Arct… Ça
pourrait être Arcturus ou Arctique… On a aussi deux charters Dream Croisière
qui sortent mais j’ai reconnu les skippers c’est Stéphane pour l’un et
Maxime pour l’autre. Tu devrais pouvoir les identifier comme le Dream Juliette
et le Dream Corine. Il y avait deux autres monocoques devant toi le Fleur de Sel
et le Karim qui se sont dirigés vers les mouillages de Sainte-Anne et Arcadia 5
qui a quitté Caritan pour le sud à peu près au moment où tu passais à son
niveau. Je ne l’ai pas vu d’ici mais seulement à l’écran. Tu dois
l’avoir aussi. S’il y en a d’autres sans transpondeur, je ne peux plus
les suivre. Je ne te parle pas de ceux qui étaient loin devant ni de ceux qui
rentrent ou qui partent vers le nord.
— OK merci j’ai bien compris. Ce
qui m’intéresse actuellement ce sont surtout les bateaux non identifiés que
tu as pu observer et moi pas. Actuellement je suis par N 14°20,47' W
060°55,30'.
— Bon c’est noté apparemment tu as le Danseuse aux
fesses. Ça doit être le premier qui te suit. Est-ce que tu l’as en visu ou
au radar ?
— Si c’est le premier suiveur non identifié, je viens de
le verrouiller sur le radar. Pour l’instant je suis la route classique pour
passer sous le vent de Sainte-Lucie à cinq nœuds en mode discret.
J’allumerai ensuite le transpondeur pour me signaler puis je vais ralentir et
me traîner à trois nœuds. Bien qu’on s’en doute un peu, on va savoir ce
qu’il fait. S’il ralentit, c’est qu’il est à mes trousses. Je vais
ensuite l’emmener lentement sous le vent de Sainte-Lucie pour y être à la
nuit tombante et on jouera à cache-cache là-bas. Je verrai bien si les deux
autres me doublent ou restent derrière. Pour avancer à trois nœuds avec un
catamaran, il faut vraiment le faire exprès et freiner des deux pieds. En ce
qui concerne le Danseuse, d’après nos observations, ils n’ont pas embarqué
de vivres ou alors discrètement, si c’est le cas ils ne nous accompagneront
pas longtemps. Est-ce que les deux autres t’ont semblé chargés ?
—
Je n’ai rien remarqué d’anormal, le Lagoon 39 enfonçait un peu de
l’arrière mais sans excès compte tenu du nombre de personnes dans le
cockpit. Celui-ci ressemble vraiment à une location ou un charter qui a
simplement oublié d’allumer sa balise. D’ailleurs il y a un enfant à bord.
L’autre m’a semblé normal. C’est un bateau ancien, il n’a peut-être
jamais été équipé. Surveille s’il te suit. Maintenant je retourne à
bord.
— Très bien. On va bientôt sortir de la couverture GSM. Le
prochain contact se fera par satellite en phonie ou par mail. En cas de
problème avec le satellite, on applique la procédure.
— Peuchère !
Raymond n’a pas une confiance totale dans la fiabilité des communications
par satellite. En bon radioamateur, il a élaboré toute une stratégie
permettant de dialoguer directement par radio avec codage des positions
transmises, des fréquences et horaires de rendez-vous etc… Avec les
équipements présents sur leurs deux bateaux, ils peuvent transmettre sur
n’importe quelle fréquence. Et si des contacts confidentiels deviennent
nécessaires, ils sont en mesure de s’envoyer des messages numériques en mode
texte chiffrés à l’aide de clés qui changent tous les jours. Sacré
Raymond !