Chapitre 6
Chapitre 6
Un bateau en polyester sans
réflecteur dans le gréement n’est guère visible sur un radar à plus de
quelques miles. La plupart des unités modernes utilisent maintenant, comme les
avions, un transpondeur AIS, sorte de balise émettant à intervalle régulier
sa position, son cap, sa vitesse, son nom ainsi que d’autres informations
utiles. Ce système est obligatoire sur tous les navires à partir d’une
certaine taille. Tous les autres bateaux navigant à moins de vingt-cinq miles
environ peuvent les voir sur un écran spécial ou un ordinateur de navigation.
Le rôle principal du système est de prévenir les risques de collision en mer
grâce à des alarmes.
Le Sirius n’arbore actuellement pas de
réflecteur radar dans son gréement. Il en possède pourtant deux efficaces
mais installés sur des drisses et qu’il est donc possible de montrer ou
cacher selon les besoins. Alex utilise ce système depuis la nuit où le long
des côtes espagnoles, en dehors de toute zone de pêche, il vit sur son radar
un gros écho peu éloigné mais ne correspondant à aucune lumière visible. Il
ne mit pas longtemps à comprendre ce que ce bateau faisait là tous feux
éteints quand le Sirius s’arrêta brusquement dans un filet de pêche qui
n’avait de toute évidence rien à faire là. Après plusieurs tentatives pour
décrocher le filet emmêlé à la base de l’aileron du gouvernail, Alex dut
se résoudre à sortir un gros couteau et, aidé de Nina, après avoir réussi
à hisser le cordage principal du filet, le trancha net. Il se déchira
complètement en deux parties. Une fois son « forfait » accompli, Alex
s’est dit qu’il n’avait pas intérêt à traîner dans le coin. Après
avoir éteint ses feux de route lui aussi et lancé le moteur à fond pour
s’éloigner du bateau de pêche dont il avait sans doute gâché la sortie, il
réfléchit qu’il aurait été bien aussi de pouvoir masquer les réflecteurs
radar. C’est pourquoi, depuis, ceux du Sirius peuvent être facilement
dissimulés.
Pour l’instant, le transpondeur du Sirius est lui
aussi éteint. Sans être totalement invisible, il est un bateau discret qui
suit la route classique de ceux qui se rendent aux Grenadines pour profiter des
paysages éblouissants qu’il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie.
En général les bateaux quittent la Martinique dans la matinée et font
escale sur l’île de Sainte-Lucie vers Rodney Bay ou Marigot Bay. Certains
pousseront jusqu’à l’anse des Pitons où les plaisanciers jettent leur
ancre près de la plage et attendent que des locaux viennent amarrer leurs
aussières aux cocotiers en leur vendant des fruits, du poissons ou d’autres
spécialités locales à rouler. Le lendemain, de Sainte-Lucie ils iront en
général directement jusqu’à Bequia au sud de Saint Vincent et mouilleront
dans Admiralty Bay devant Port Elizabeth ou Princess Margaret Bay. Les bateaux
de charter que l’on appelle aussi Grenadines Express en raison de leur
programme chargé et minuté viennent jusque-là directement de Martinique. En
soirée après huit heures d’avion plus autant d’attente et de transport,
les candidats épuisés sont accueillis avec un ti-punch puis entassés dans des
cabines de catamarans et les amarres sont immédiatement larguées. Ils
s’effondrent dans leurs couchettes ce qui leur évitera de fatiguer
l’équipage. Ils arrivent ici le lendemain soir ivres de lumière,
d’embruns, de couleurs tropicales, de chaleur mais surtout amarinés malgré
eux. Passage obligatoire chez les douaniers anglais qui depuis des décennies
empilent des tonnes de déclarations sans intérêt et empochent quelques
deniers pour le droit de naviguer dans leurs eaux paradisiaques. Car on pourrait
s’y croire, les Tobago Cayes, Baradal, Mayreau… autant de paysages
magnifiques qui feront vite oublier la fatigue du voyage.
Si le Sirius a plusieurs fois traîné ses ancres
dans ces eaux turquoise, ce n’est pas le but de ce voyage. Pour l’instant il
fait route vers Sainte-Lucie. Dom, Béa, Patrick et Murielle prennent leurs
marques à bord. Nina et Alex n’en ont pas besoin car on dirait qu’ils font
partie du bateau au même titre qu’un winch ou une poulie tellement ils en
connaissent le moindre centimètre. La météo est bonne, pas de problème.