Chapitre 16
Chapitre 16
Dans l’espoir d’arriver
quand même au mouillage d’House Anchorage avant la nuit, chacun surveille les
voiles avec attention. En bordant plus celle-là, en choquant un peu celle-ci,
n’y aurait-il pas un moyen de gagner quelques fractions de nœuds et
d’arriver à temps ? Voyant cela, Alex sourit intérieurement car lui, il a
la carte et le bulletin météo. Il se dit que rien n’est joué et qu’il
sera possible de gagner un peu plus que quelques fractions de nœuds sous peu.
Si comme prévu, le vent tourne légèrement vers le nord-est, il pourra envoyer
un deuxième génois et surtout s’il se renforce, le bateau devrait
accélérer.
En fin de matinée, le vent commence
effectivement à tourner. Alex demande à Nina de venir l’aider à sortir le
grand génois rangé bien plié sous une couchette dans la cabine bâbord. Sur
le Sirius il n’y a pas de spi. D’une part il y a rarement suffisamment de
monde à bord pour en manœuvrer un, d’autre part Alex ne les a jamais bien
aimés car ils lui rappellent trop de mauvais souvenirs de bateaux couchés sur
l’eau alors qu’il fait un temps splendide ou de voiles entortillées autour
des étais qu’il faut achever pour les descendre… Par contre, il y a un
génois léger, enfin de nom, car s’il est solide comme tout le reste sur ce
bateau, il n’est pas si léger que cela. Il faut donc deux personnes pour
amener un joli sac rose sur le pont avant. Lorsque Alex et Nina sont seuls à
bord, ils sortent rarement cette voile. Elle se hisse sur un étai largable
tendu juste en arrière de l’enrouleur. Un grand tangon est toujours à poste
le long du mat. Alex décroche l’étai du pied de mat, l’amène à la
ferrure d’étrave et le tend. Dom endraille la voile à l’aide des
mousquetons dont elle est pourvue sur toute sa longueur. L’écoute est
installée et passe par l’embout du tangon, une poulie fixée à l’extrême
arrière du pont et revient par une autre poulie sur un des gros winchs du
cockpit où Béa la tient après lui avoir fait faire juste deux tours pour
pouvoir la laisser filer à la demande. Patrick est déjà installé au winch de
drisse. Alex demande à Murielle qui est à la barre de dévier de quinze
degrés sur tribord. On sent bien qu’il se passe quelque chose au niveau du
vent. Et on envoie tout. Pendant que Patrick hisse la voile à une vitesse
qu’elle n’a jamais connue, Alex descend le pied du tangon pour éloigner le
point d’écoute que Béa retient juste ce qu’il faut pour qu’il ne parte
pas vers l’avant contre l’étai. Le génois se gonfle en faisant un gros
flop. Il faut maintenant prendre trois ris dans la grand-voile pour qu’elle ne
dévente pas l’autre génois mais récupère le vent qui passerait dessous
puis affaler la trinquette qui ne sert à rien à cette allure. Alex et Patrick
installent alors des retenues sur le tangon et la bôme pour tout bloquer, le
hale-bas est raidi. Murielle reprend alors son cap. Et voilà cent cinquante
mètres carrés de toile qui vont propulser le Sirius vers La Blanquilla et si
le vent tient, demain l’équipage prendra l’apéritif à House Anchorage.
Alex est content, il vient d’assister à une belle manœuvre. Il est satisfait
de son équipage qui s’en rend bien compte.
Pas besoin de spi, le bateau s’anime,
c’est un plaisir de le voir voler sur les vagues malgré sa surcharge. Dom
sort une ligne de traîne et l’installe. Toute la journée, les barreurs vont
se relayer à un rythme plus rapide car tenir le bateau bien droit sur sa route
devient plus sportif. Alex appelle Raymond pour lui donner la position et des
nouvelles. Il l’informe du projet d’arriver à House Anchorage en fin de
matinée prochaine si le vent ne change pas. Son ami trouve qu’ils ont bien
marché. Plein vent arrière, le bateau roule beaucoup. En soirée, Dom joue
l’équilibriste à la cuisine et arrive à faire un hachis parmentier avec du
corned-beef et de la purée mousseline ce qui est un exploit. Quiconque a
navigué sur un petit bateau sait qu’en mer, secoué, fatigué, les plats les
plus simples prennent la saveur d’un repas gastronomique. Alex garde le
souvenir impérissable, sur son premier bateau qui prenait l’eau comme un
panier, de deux œufs au plat dégustés dans la poêle avec un plaisir infini
après trois jours de navigation au près dans des conditions épouvantables
pour rejoindre un abri pendant lesquels il n’avait pu se nourrir que d’un
morceau de pain attrapé en vitesse sur une étagère. Dom est donc
officiellement nommé chef cuistot avec juste la demande d’économiser un peu
le poivre car à ce rythme, les réserves ne seront pas suffisantes. Le vent
n’a pas faibli.
L’équipage est paré pour la nuit, il fera
trois quarts de quatre heures avec deux heures de barre et deux heures de
veille. La nuit ne sera perturbée que par un gros bang dans la bôme dû à
l’explosion d’une manille de hale-bas, incident vite réparé par Béa qui
veut mettre une taille au-dessus. Alex l'en dissuade en lui disant que si elle
met une manille plus grosse, la prochaine fois, ça cassera ailleurs ce qui peut
être plus grave. C’est le principe du fusible. Dans le cas présent, le
problème ne vient pas du hale-bas mais de la force musculaire de Patrick qui
l’a raidi. Rien ne résiste à un palan renvoyé sur un winch avec Patrick au
bout de la manivelle. Alors il vaut mieux avoir des fusibles. En fin de nuit,
Alex a bien cru entendre un splash contre l’hiloire du rouf. Pas impossible
qu’il ait du poisson volant au petit déjeuner.