Chapitre 9
Alex appelle
Patrick puis Hervé et leur demande d’allumer une tablette pour organiser une
visioconférence afin de pouvoir échanger leurs idées plus facilement.
Une visioconférence par satellite entre deux bateaux en mer et un
correspondant à terre, le tout cramponné dans un voilier qui fonce au près à
sa vitesse maximum en faisant des bonds sur les vagues ! Sacré Alex.
Une
fois les contacts établis, il commence :
— Il faut que nous
réunissions nos réflexions, car je me rends compte qu’on ne sait pas trop
où on va. On a récupéré le bateau, c’est bien, mais vide et sans son bib,
ce qui laisse présager un drame. On a lancé des moyens de secours importants
sur une simple hypothèse qu’il est impossible de vérifier. Elle nous amène
à penser que le radeau de survie a été mis à l’eau aux environs de la
position 15°54N 67°55W avec trois personnes à bord, mais on ne peut être
sûr d’aucune de ces deux affirmations. Pour commencer, sur l’Ombre Blanche,
vous n’avez toujours pas trouvé d’indice de la présence de trois personnes
?
— Non, répond Pascale. Aucune trace. On a cherché jusque dans les
moindres recoins. On n’a trouvé aucun indice. Tout ce que l’on peut dire,
c’est qu’il ne s’est pas battu tout seul. Il n’aurait pas eu besoin de
défoncer cette porte et il n’y aurait pas eu cette consommation importante de
scotch d’emballage dans la cabine arrière et dans le carré. Il y avait donc
forcément plusieurs personnes à bord qui, en plus, n’avaient pas l’air de
bien s’entendre.
— Bon, Patrick, est-ce que tu as du nouveau au sujet
des deux jeunes qui auraient pu embarquer sur le bateau ?
—
Malheureusement, je n’ai rien trouvé de nouveau. Des gens de la marina ont
même fouillé les corbeilles à papier pour voir si par hasard ils y
retrouveraient l’annonce avec un numéro de téléphone, mais elles ont sans
doute déjà été vidées. Ne pouvant trouver des preuves qu’ils étaient
partis sur l’Ombre Blanche, j’ai cherché à savoir si quelqu’un les
aurait vus sur un autre bateau. J’ai questionné le personnel du ponton des
carburants où les bateaux en partance font souvent un arrêt, les bars, les
restaurants de la marina, tout. Rien. S’ils ont réellement trouvé un
embarquement, je crains bien que ce soit sur l’Ombre Blanche à moins qu’ils
aient changé d’idée et aient retiré leur annonce en renonçant à leur
projet. L’affaire commence à faire grand bruit par ici, beaucoup en parlent
et un appel à témoin est maintenant affiché à la marina.
— Il y a
aussi une autre possibilité, reprend Alex, une de plus, selon laquelle deux des
trois personnes à bord au départ n’auraient finalement pas pris la mer mais
auraient débarqué sur un autre bateau, une annexe, etc., avant de quitter le
Marin. Il faudrait peut-être demander à ceux qui ont assisté au départ
s’ils auraient le souvenir d’une annexe à la remorque ou d’un autre
bateau qui suivait. Cela expliquerait la présence d’une seule personne à
bord. Les deux autres n’auraient été que des pilotes connaissant le coin et
venus aider le troisième à sortir de nuit au milieu des cailles du cul-de-sac
du Marin ou éventuellement des livreurs, car il faut bien se dire que tout cela
n’a pas été monté pour le plaisir mais sans doute pour un trafic
quelconque. Je suis certain qu’il y avait quelque chose d’illicite à bord
au départ qui ne s’y trouve plus maintenant. Quelque chose de peu encombrant
qui a pu être chargé discrètement, mais quoi ? Dans ce cas, il faut bien
qu’au moins une personne soit montée à bord en mer pour attaquer le voleur
du bateau et lui prendre ce qu’il transportait. Il n’y a peut-être qu’une
personne dans la survie.
— Ou même
personne, dit Murielle. Si seulement.
— Oui. Actuellement, un Breguet
est en train de survoler la région. On le voit passer, repasser et sa
progression se dessine sur le radar AIS. En voyant la précision avec laquelle
ils ratissent méthodiquement le secteur, on se dit que si eux ne voient rien,
ce n’est pas nous, au ras de l’eau, qui allons trouver. Donc, plutôt que de
vouloir faire à notre vitesse ce qu’il fait vingt fois plus vite et en mieux,
on fait route le plus vite possible en remontant au vent vers le centre de la
zone pour se tenir prêt à se diriger rapidement vers une position qu’il nous
communiquerait. Cela va nous prendre une bonne partie de la journée et pas mal
de bords à tirer en s’aidant parfois du moteur, mais la mer s’est un peu
calmée et on va pouvoir réfléchir plus sereinement. Pour l’instant, on est
sur l’idée qu’il s’est passé quelque chose à bord autour du point
15°38N 66°34W ayant provoqué un fort ralentissement du bateau. Puis il est
reparti, mais plus lentement, pendant presque vingt-quatre heures jusqu’à un
point vers 15°54N 67°55W. Là, il s’est passé quelque chose de grave allant
jusqu’à l’arrêt total du bateau et son évacuation. C’est ce qui nous a
paru le plus probable et qui sera confirmé si les recherches en cours
aboutissent. On va le savoir dans la journée. Sinon, il faut repartir de zéro,
oublier totalement ce qui nous a fait élaborer cette théorie, trouver autre
chose.
— Je viens d’appeler les témoins du départ nocturne, dit
Patrick qui s’était éloigné. Ils sont formels. Il n’y avait pas
d’annexe en remorque et pas d’autre bateau en marche aux alentours. Ils ne
savent pas non plus comment ils ont embarqué car ils ne les ont pas vus faire
et ils ignorent depuis combien de temps ils étaient à bord.
— Bon,
reprend Alex, encore une idée à oublier. Ce qui m’inquiète le plus, c’est
que nous avons nous-mêmes orienté les recherches en partant de cette position
supposée d’évacuation du bateau, car c’est celle où il s’est arrêté.
Essayons de faire abstraction de cette association de faits et considérons ces
événements comme indépendants. Le bateau n’aurait-il pas pu être évacué
précédemment alors qu’il était en route sous pilote automatique ? Puis,
abandonné à lui-même, il aurait fini par avoir un problème, par exemple
l’écoute dans l’hélice, ce qui l’aurait arrêté. Je pose cette idée
uniquement comme base de réflexion, car je sais que telle quelle, elle ne tient
pas. Cela impliquerait l’embarquement dans un bib à partir d’un bateau en
marche, ce qui est pratiquement impossible ou en tout cas extrêmement
hasardeux.
La synthèse vocale de l’ordinateur de navigation annonce un
écart de route et Nina appelle Alex pour les aider à virer de bord. Il
abandonne un moment ses amis à leur visioconférence et monte sur le pont où
l’air lui semble soudain beaucoup plus respirable qu’en bas. Ils virent de
bord, règlent les voiles et Alex redescend dans le carré, maintenant incliné
de l’autre côté. Nina et Béa gèrent parfaitement la route. La progression
est bonne. Il peut à nouveau se concentrer sur ce qui a pu se passer sur
l’Ombre Blanche et retourne à sa visioconférence.
— Si on dissocie
le moment de l’évacuation du bateau de celui où il s’est arrêté, dit
Murielle, il apparaît que le bib a pu être mis à l’eau pendant deux
périodes : à la fin du parcours vers là où vous l’avez retrouvé, mais
aussi pendant les douze heures où il s’est passé quelque chose sans que
l’on sache quoi, pendant lesquelles il n’a avancé que d’une trentaine de
milles. Est-ce que le bib n’aurait pas pu être mis à l’eau à ce
moment-là ?
— C’est encore plus grave, répond Alex, car cela
signifierait que les gens qui sont dedans dérivent depuis une ou deux journées
de plus. Enfin, puisque le bateau a repris sa route, il a bien fallu que
quelqu’un le manœuvre, ce qui voudrait dire que toutes les personnes
présentes à bord ne sont pas descendues dans la survie. À partir de là, deux
scénarios se dessinent. Soit une partie de l’équipage évacue le bateau et
l’autre continue à bord, mais pourquoi, dans quel but ? Soit, et là c’est
terrifiant, une partie de l’équipage met l’autre dans le bib, l’abandonne
en mer et reprend sa route. Dans ces conditions, la zone dans laquelle le radeau
est susceptible de se trouver devient
immense.
— Oui, même si
c’est terrible, ça tient debout, intervient Pascale, mais je pense qu’il ne
faut pas oublier les indices que nous avons trouvés à bord, les traces de
bagarre et surtout ces bandes de scotch d’emballage arrachées qui ont
incontestablement été utilisées pour ligoter une ou plusieurs personnes, et
à mon avis plusieurs, car il y en a beaucoup. Donc, si des pirates étaient
montés à bord ou si une partie de l’équipage avait voulu se débarrasser de
l’autre, quel était l’intérêt du ligotage ? Pourquoi ne pas mettre
directement la ou les personnes à éliminer dans le bib sous la menace de
l’arme ? Il n’était peut-être pas prévu de se débarrasser de cette ou
ces personnes immédiatement, raison pour laquelle elles auraient été
attachées et séquestrées, sans doute dans la cabine. Plus tard seulement, la
décision de les éliminer étant prise, elles sont détachées et abandonnées
dans le radeau de survie. Dans ce cas, sa mise à l’eau vers la fin du
parcours tient toujours.
— Donc, la seule chose dont on est sûr, en
conclut Alex, c’est qu’on n’en sait rien, ce qui me perturbe gravement. En
fait, je pense qu’il faudrait contacter à nouveau les autorités en leur
faisant part de nos doutes et en leur demandant, s’ils ne trouvent rien,
d’élargir la zone de recherche d’au moins cinquante milles vers l’est,
mais je ne sais pas s’ils pourront couvrir une surface pareille dans la
journée. Murielle, tu peux t’en occuper encore ?
— Elle est déjà au
téléphone, répond Patrick.
— On ne sait même pas qui est dans ce
radeau, reprend Alex. Ça peut être les deux jeunes qui cherchaient un
embarquement. Ça peut être le voleur du bateau, mis de force dans le radeau
par des assaillants ayant abordé le voilier pour lui prendre ce qu’il
transportait. Ça peut aussi être les attaquants dont le voleur du bateau
aurait réussi à se débarrasser de cette manière. On peut aussi se poser la
question suivante : pourquoi envoyer quelqu’un à la mort en le mettant dans
un radeau à la dérive alors qu’on a un gros calibre en main ?
— Ça
ne doit pas être facile pour tout le monde de tuer quelqu’un de sang-froid,
répond Béa. L’abandonner en mer peut donner l’illusion de lui laisser une
chance, surtout si on envisage de communiquer sa position ultérieurement.
— Comment ça se passe sur l’Ombre Blanche ? demande Alex.
— Tout
se passe bien, répond Dom. On progresse tranquillement vers le sud-est. On
pense rentrer à Sainte-Anne et on se fera remorquer par un de mes bateaux de
plongée pour rentrer au Marin. Il n’y a aucun souci de notre côté.
— Très bien. Nous, on reste sur zone en remontant au vent et en restant
dans l’axe de la route suivie par l’Ombre Blanche. Simplement, on considère
que la zone puisse s’étendre beaucoup plus vers
l’est.