Chapitre 7
Le Sirius repart
au près serré, en suivant d’abord à distance l’Ombre Blanche. Il va se
lancer à la recherche d’un radeau de survie, à la dérive quelque part sur
la mer des Caraïbes.
Alex à la barre réfléchit à voix haute :
— Logiquement, le radeau a dû être mis à l'eau le jour de notre départ
du Marin puisque c’est à ce moment-là que le bateau s'est arrêté
d’avancer. Il a probablement dérivé dans la même direction que lui mais
moins vite car le bateau n’avait pas perdu ses mâts et avait même son
génois déroulé qui, bien qu’en lambeaux, devait le tirer dans le sens du
vent. C’est cohérent avec les distances entre les positions reçues qui
laissaient penser à une dérive assez rapide. On peut supposer que le radeau se
trouve actuellement entre la position où le voilier s’est arrêté
d’avancer et celle où nous l’avons rejoint. En remontant au vent et en
ratissant une zone d’environ dix milles de part et d’autre de l’axe de
cette route, on a peut-être une chance de tomber dessus. Donc, on tire un bord
de vingt milles en regardant bien partout et on vire de bord. On refait la même
distance sur l’autre bord, puis on recommence. La nuit, on reste à la cape
pour s’éloigner le moins possible. Le radeau a des bandes
radio-réfléchissantes sur sa tente. On pourra peut-être le voir au radar,
mais pas de loin, car il est au ras de l’eau. La mer est assez forte et risque
de le masquer au milieu des échos renvoyés par les vagues.
—
Attention, réplique Nina, tu oublies le flingue, la bagarre, l’impact de
balle et le fait que le bateau ait été volé, ce qui se fait rarement pour une
simple croisière d’agrément. Peut-on vraiment raisonner comme s’il
s’agissait d’une fortune de mer ? Il a pu se passer tout et n’importe quoi
à bord. Comme tu l’as dit, il est aberrant d’abandonner un bateau qui
flotte uniquement parce qu’il a une voile déchirée et une corde dans
l’hélice pour se mettre dans un radeau. Mais est-ce que la survie a vraiment
été mis à l’eau au moment de ces événements ? Rien ne le prouve.
— Bien sûr, je sais que tu as raison, lui répond Alex. D’autant que si
on observe la progression du bateau depuis le Marin, il y a eu à un moment
donné une rupture où il a pu s’arrêter ou ralentir fortement, on ne sait
pas exactement. Puis, il serait reparti mais plus lentement jusqu’au moment
où, finalement, il s’est arrêté. Que s’est-il passé à ce moment-là
?
— Donc, on peut
partager le parcours de l’Ombre Blanche en quatre périodes, dit Béa. La
première, il quitte le Marin, tout va bien, il avance à sa vitesse normale. La
deuxième, il s’arrête ou ralentit fortement. À ce moment-là, il doit se
passer quelque chose d’important à bord. Mais quoi ? La troisième, il
reprend sa route mais va moins vite qu’avant alors que les conditions météo
sont les mêmes. Pourquoi ? Enfin, la quatrième, pendant laquelle il n’avance
plus et est abandonné.
— Il y a aussi deux choses qui peuvent avoir
leur importance, continue-t-elle. L’arme avec la balle dans le plafond est
probablement en rapport avec la bagarre dans la cabine. Ensuite, on ne s’est
pas beaucoup intéressé à cette corde qui pendait au niveau du cockpit avec
une boucle. Quelqu’un ne l’aurait-il pas installé là pour s’attacher et
tenter de libérer l’hélice en plongeant sous la coque ? Ce qui, bien sûr,
ne pouvait pas se faire si le bateau avançait.
— Tout cela tient
debout, bien sûr, mais je pense aussi à autre chose, reprend Alex. On est
d’accord sur le fait que l’état du bateau ne justifiait pas son
évacuation. Mais n’y aurait-il pas pu y avoir à bord un autre danger pouvant
conduire à cette décision ? Et ce danger ne serait-il pas lié à cette arme
et à celui qui la détenait ?
— Je tente une hypothèse, dit Nina. Ces
trois personnes ne sont probablement pas des anges et n’ont sans doute pas que
des amis. Le bateau n’aurait-il pas pu être attaqué en mer par des ennemis ?
On ne sait pas pourquoi il a été volé. Qu’est‑ce qu’ils faisaient avec
?
— Nous avons pu retrouver l’Ombre Blanche parce que nous avions les
positions grâce au serveur de fichiers GRIB, mais comment d’autres personnes
auraient-elles pu le retrouver avec son transpondeur éteint ? répond Alex. Si
le bateau avait été abordé, nous aurions vu des traces sur la coque. À moins
qu’il ne l’ait été par un pneumatique.
— Il a pu être retrouvé
par des gens connaissant sa route prévue ou au moins sachant où il allait,
peut-être même par un avion, qui auraient guidé un autre bateau pour
l’attaquer en mer avec un Zodiac, d’où l’absence de trace sur la coque,
rétorque Nina. Ils pouvaient aussi avoir un rendez-vous en mer à une position
précise, mais ses ennemis, en ayant eu connaissance, sont intervenus et
l’opération s’est mal passée. Certains trafics peuvent justifier des
moyens importants.
— Tout cela est
possible, mais ne repose que sur de vagues hypothèses, conclut Alex.
Nina
téléphone à Murielle pour obtenir des informations sur le déclenchement des
secours. Elle a fait tout ce qu’il fallait et a communiqué la route du bateau
ainsi que la zone où est supposé se trouver le radeau. Des recherches
aériennes vont être lancées, mais pas avant le lendemain, car il est trop
tard pour que des secours aient le temps d’intervenir avant la nuit. Un avion
va décoller de bonne heure et ratisser la zone. Nina lui fait part de leurs
réflexions et de leurs doutes. Murielle a aussi prévenu la police de la
gravité de la situation. D’autre part, on l’a informée que l’Ombre
Blanche n’est plus considéré comme un bateau volé, mais reste un bateau en
cours de rapatriement avec une avarie. Les propriétaires sont priés de prendre
contact avec les autorités lorsqu’il sera rentré au port et en sécurité.
Comme si c’était le plus important... Patrick, de son côté, mène une
enquête au Marin pour essayer de savoir ce qui s’est passé et qui sont ces
voleurs. Il est allé voir au centre de plongée si tout se passait bien et lui
demande de rassurer Béa. Ils se débrouillent, et il a proposé son aide au cas
où ils auraient besoin de quelqu’un, non pas pour remplacer un plongeur, mais
au moins pour de la logistique ou autre.
Béa est rassurée de savoir que
son équipe peu travailler sans eux et que Patrick est là si nécessaire.
Alex demande maintenant à virer de bord. Il voudrait rejoindre l’axe de la
dérive de l’Ombre Blanche avant la nuit qui approche. Ils n’ont rien vu qui
puisse ressembler à un radeau de survie. On parle de chercher une aiguille dans
une botte de foin, mais on pourrait aussi bien dire un radeau sur l’océan. Le
Sirius va passer la nuit à la cape, génois roulé, trinquette à contre et
grand-voile à deux ris, ce qui le rend relativement confortable malgré la
houle. Après un repas sans Dom au fourneau, donc principalement à base d’une
conserve qui les conduira de façon très lointaine vers Castelnaudary, ils
feront trois quarts de surveillance de quatre heures, ce qui les amènera à
l’aube d’une nouvelle journée de recherches. Pendant la nuit, Alex, qui se
repose, écoute Nina et Béa discuter dans le cockpit. Elles ont un point
commun, c’est que toutes les deux vivent avec quelqu’un d’intenable, Alex
sur l’eau et Dom dessous. Elles reconnaissent cependant que cela leur plaît
et qu’elles ne voudraient pas changer. Nina confie à Béa qu'Alex, maintenant
âgé de soixante-cinq ans, un âge où l'on commence à regarder le chemin
parcouru plus que celui restant à parcourir, s'est mis à écrire un livre
qu'il refuse catégoriquement de considérer comme ses mémoires et dont le
titre est « Une vie de cancre ». C’est assez drôle, et si ce n’est pas
ses mémoires, ce sont celles de quelqu’un qui lui ressemble
assez.