Chapitre 5
Alex est à la
barre.
— C’est extraordinaire ce que vous faites pour nous, lui dit
Pascale. Tout ça, c’est de notre faute. On joue aux cons en ne disant pas ce
qu’on fait ni où on va, en voulant être indépendants, ça nous amuse. Le
résultat, c’est que si nous vous avions tenus informés de ce que nous
faisions, on n’en serait pas là, et malgré tout, comme un seul homme, vous
avez décidé de nous aider alors que nous ne le méritions pas. Dom et Béa,
qui ont laissé leur école de plongée, toi qui n’as pas hésité à prendre
la mer avec ton bateau pour te lancer à la recherche du nôtre malgré le
danger, car on ne sait pas ce qui peut arriver ni ce que l’on va trouver. Quel
que soit le résultat de cette expédition, nous ne vous remercierons jamais
assez.
— Ne t’en fais pas pour ça, lui répond Alex, en fait, je
commençais un peu à m’ennuyer. Ensuite, je ne pense pas qu’un grand danger
nous guette. La vitesse à laquelle ton bateau dérive est un peu supérieure à
celle du courant général dans la région, ce qui me laisse penser qu’il a
toujours son gréement et que donc, si malgré cela il ne progresse plus,
c’est qu’il n’y a plus personne à bord. Même avec une avarie sérieuse
comme la perte du gouvernail, il est toujours possible de faire avancer un
voilier pour rejoindre un abri. J’exclus aussi une grosse avarie de coque avec
une voie d’eau. Le bateau aurait déjà coulé, et s’il était en train de
se remplir d’eau, l’électronique ne fonctionnerait plus puisque les
batteries sont dans les fonds. Alors qu’est-ce qui a pu se passer ? Pourquoi
aurait-il été abandonné ? Et comment ? Et si c’est le cas, où est passé
l’équipage ? Je n’en ai pas la moindre idée. Dans quarante-huit heures, on
sera sur place et on en saura plus. Je comprends que le temps te paraisse long,
mais je t’assure que je suis optimiste. On va le retrouver et on va le ramener
au Marin.
— Si on y arrive, tu ne pourrais pas m’installer le même
système d’alarme que sur le Sirius ? Dès que les voleurs auraient ouvert la
descente, en plus d’ameuter tout le quartier, mon téléphone aurait sonné et
j’aurais pu te prévenir ou appeler la police. On serait tranquillement en
train de boire un coup à bord tous ensemble, en préparant notre départ pour
les Grenadines demain matin, au lieu de courir après le bateau.
— Bien
sûr. On fera ça. Au fait, qu’est-ce qui vous a retardés ? Ça va la famille
?
— Oui, ça va bien, mais comme les parents d’Hervé savaient qu’il
était en vacances et qu’il n’a pas de problème pour modifier ses billets
d’avion, ils ont trouvé des prétextes pour nous retenir. Ils sont tellement
gentils qu’on s’est laissés piéger et je crois que ça leur a fait
plaisir.
Le vent ne s’est pas calmé et la mer est toujours aussi forte.
Alex déroule cependant tout le génois, et règle un peu la trinquette. Le
Sirius continue à vive allure vers l’Ombre Blanche, dont la position n’a
bougé que de quelques milles au dernier pointage. Il est désormais certain que
le bateau est abandonné à la dérive en plein milieu de la mer des Caraïbes.
Laissé tel quel, il dériverait pendant plusieurs semaines pour finalement
aller s’échouer sur la côte du Nicaragua où il serait
perdu.
La vie à bord s’écoule tranquillement, si on peut qualifier de tranquilles trois journées de navigation sur un bateau mené à sa vitesse maximale dans une mer houleuse, en se cramponnant à tout ce qui peut aider pour ne pas traverser le carré ou une cabine en vol plané. Un hématome sur le front d’Hervé, dont la tête a rencontré un coin de la table du carré, est rapidement soigné par Béa, qui tient à merveille le rôle d’infirmière. Il y a toujours au moins deux personnes dans le cockpit qui se relaient à la barre, car l’exercice est fatiguant. Dom, imperturbable, continue de préparer des petits plats pour tout le monde. Il semble mettre un point d’honneur à ce que l’on puisse manger comme au port. Ce qui pourrait être des conditions de survie se transforme en une croisière gastronomique. Personne à bord n’a le mal de mer, et pour cause, le bateau bouge trop. Ce désagrément survient généralement pour les personnes sensibles en début de navigation dans des conditions de mer peu agitée, à agitée voire même calme. Dans le cas présent, c'est comme si on mettait une personne qui y est sujette sur un grand huit. Elle serait peut-être terrifiée et c’est le but, mais n’aurait pas mal au cœur. Même si tout le monde sait que le phénomène est lié à l’oreille interne, siège de l’équilibre, l’interprétation des informations qu’elle fournit reste psychologique, ce qui met d’accord ceux qui croient à une action uniquement physique et ceux qui pensent que le phénomène est purement psychique. Alex, qui y est peu sujet, a bien cru une fois qu'il allait être malade en mer. À La Rochelle, il s’était embarqué sur un voilier pour une virée de quelques jours en Irlande en passant vers le mythique phare du Fastnet. Il semblait que le sujet de conversation favori de quelques équipiers et équipières, était justement ce phénomène de mal de mer. Ils se persuadaient tellement qu’ils allaient être malades qu’ils le devenaient avec une telle conviction que cela en devenait communicatif. C’était très efficace. Les Anglais ne disent-ils pas, avec l’humour qui les caractérise, qu’un bateau est le plus coûteux des vomitifs ? Il a le souvenir d’avoir vu un jour une personne avoir le mal de terre. Deux voiliers qui avaient navigué de conserve1 toute la journée sur une mer bien formée entrent au port de Sète et s’amarrent côte à côte, l’arrière au Môle Saint-Louis, la grosse jetée en pierre du dix-septième siècle que seul un séisme d’une magnitude encore inconnue pourrait faire bouger. Les équipages au complet descendent à terre et commencent à échanger leurs impressions sur l’agréable journée qu’ils viennent de passer. Soudain, un des participants pâlit. Il part en courant, saute sur son bateau et se met à la barre en regardant vers l’avant comme s’il était en mer. Il avait eu le mal de terre, qui avait immédiatement disparu en remontant à bord et en prenant la barre même au port. C’est un phénomène impressionnant, rare, mais qui existe.
Alex surveille le
radar, et il ne semble pas y avoir grand monde dans cette partie de la mer des
Caraïbes. Il calcule l’heure à laquelle ils seront proches de la dernière
position reçue de son serveur. En continuant à foncer de la sorte, cela
pourrait être dans la matinée de demain. Par contre, il s’inquiète un peu,
car la mer reste forte et il sera difficile d’approcher le bateau et mettre
l’annexe à l’eau pour y embarquer. Les messages automatiques reçus
régulièrement par courriel montrent qu’il n’avance toujours pas et
continue de dériver lentement vers l’ouest. Une nouvelle nuit tombe. Une
ombre blanche est-elle plus visible dans la nuit ? Ce nom a toujours plu à
Alex. C’était déjà le nom de ce bateau lorsque Raymond l’a acquis, et il
n’a jamais été question de le changer. On ne rebaptise pas un bateau.
Lorsque, dans sa jeunesse, Alex a acheté avec peine son premier voilier, un
vieux Cornu considéré par beaucoup comme une épave, celui-ci avait été
rebaptisé plusieurs fois avec des noms tous aussi stupides les uns que les
autres. Il ne savait pas encore ce qu’il allait faire à ce sujet, car il y
avait plus urgent. Puis, en ponçant jusqu’au bois cette vieille coque
défraîchie, il trouva les petits trous de vis qui, il y a longtemps, fixaient
les lettres en bronze qui devaient être du plus bel effet sur ce bateau de
caractère à la coque d’acajou vernie et qui révélait son premier nom :
Orphée, celui qui vainquit les sirènes par la beauté de son chant. C’était
évident : le bateau retrouvera son vrai nom, le seul qu’il ait toujours
gardé gravé dans son bordé.
Une heure avant le lever du jour, Alex a
les yeux rivés sur son radar, dont il fait varier la sensibilité pour essayer
de sortir l’écho de l’Ombre Blanche du bruit. Il joue avec les différents
filtres à sa disposition, mais il faut encore être patient. Un voilier n’est
guère visible à plus de quinze milles et souvent moins. D’après ses
calculs, il serait encore à environ vingt milles, donc pas d’inquiétude.
Comme d’habitude, au lever du soleil, ils sont tous réunis dans le cockpit
pour le petit déjeuner qu’a préparé Dom et c’est en descendant chercher
du miel pour Béa, en se cramponnant, qu’il dit :
— Je crois bien
avoir vu un point sur le radar, droit devant.
Alex bondit et va se coller
le nez sur l’écran. Il augmente la sensibilité, et effectivement, au milieu
du bruit, un petit point vert apparaît de temps en temps. La position
correspond. Pascale est aux anges.
— Tu l’as trouvé, Alex. Tu es
génial. Tu l’as trouvé.
Pendant l’heure qui suit, le point sur le
radar va devenir de plus en plus net et se rapprocher. Nina, debout sur
l’hiloire2 du cockpit, scrute l’horizon dans les jumelles. Elle courrait
bien jusqu’à l’étrave pour gagner dix mètres, mais elle sait que ça
n’apporterait rien et ne plairait pas à Alex. Après encore un quart
d’heure à scruter l’horizon, elle s’écrie :
— Je crois que je le
vois. Oui, je vois les mâts.
Des cris de joie s’élèvent. Alex lui
demande les jumelles.
— Effectivement, il a ses mâts. Il est travers au
vent, ce qui est normal pour un voilier à la dérive. La grand-voile et
l’artimon3 sont roulés, mais j’ai l’impression qu’il y a une voile
d’avant qui bat au vent. On va encore se rapprocher. Alex tend les jumelles à
Pascale, car il sait qu’elle s’impatiente.
— Oui, c’est lui, je le
reconnais. C’est extraordinaire, on l’a retrouvé. Regarde Hervé, c’est
notre bateau. Alex l’a retrouvé !
— Oui, c’est bien lui.
Effectivement, on dirait que le génois4 flotte au vent.
Dix minutes plus
tard, le bateau est bien en vue. Il a l’air intact observé de ce côté, mais
le génois est déroulé et en lambeaux qui battent dans le vent, donc sur le
bord opposé. Alex fait rouler complètement le génois, prendre un deuxième
ris dans la grand-voile et met le moteur en route. De cette manière, il pourra
manœuvrer plus facilement autour du voilier. Nina envoie un bon coup de corne
de brume pour le cas où quelqu’un bougerait. Sans réponse.
— On va
faire le tour en s’en tenant quand même à
distance.
Alex fait donc
cap à une centaine de mètres de l’arrière. Béa téléphone la nouvelle à
Murielle, qui l’accueille avec joie. Le Sirius passe à l’arrière du bateau
et vire à quatre-vingt-dix degrés, ce qui le met travers au vent à une allure
où il gîte fortement. On se rend mieux compte de la force du vent, qui n’a
pas baissé. Sous trinquette5 et grand-voile à deux ris, le bateau va encore
trop vite. Alex choque complètement la grand-voile et tout le monde observe. À
première vue, il semblerait que le génois soit bordé très serré, mais
complètement déchiré en larges bandes de tissus. Seule une bande en bas est
encore reliée à l’écoute extrêmement tendue. Il remonte ensuite vers
l’avant du bateau et, face au vent, au moteur, revient vers l’autre bord.
Pour l’instant, ils ne remarquent rien d’autre. Le voilier roule
énormément, ce qui est normal, car il est travers à la houle et aucune voile
ne l’appuie.
— Il faut pouvoir s’approcher plus près, dit Alex,
mais comme ça, c’est dangereux. Nous allons manœuvrer uniquement au moteur.
Affalez la trinquette, prenez le troisième ris dans la grand-voile et bordez-la
à plat dans l'axe pour nous stabiliser. Et le tout dans le calme et en
sécurité, car on roule beaucoup. Cramponnez-vous.
L’équipage
s’affaire à la manœuvre et, en quelques minutes, le Sirius est réglé pour
pouvoir évoluer au plus près de l’Ombre Blanche.
Alex veut d’abord
retourner voir à tribord, car cette histoire de génois bordé très serré
l’intrigue. Il finit donc le tour du bateau et le contourne de plus près par
l’arrière. Ce qu’il voit alors est surprenant. Selon toute vraisemblance,
l’écoute du génois est bien à son winch, mais le dormant6 est tendu et
plaqué à l’extérieur de la coque vers le fond au niveau de l’hélice,
comme si l’écoute du génois était tombée à l’eau et qu’elle
s’était prise dans l’hélice qui l’aurait tendue et qui a fini par tout
bloquer. Alex n’a jamais vu ça. Comment peut-on en arriver là ? Il y a aussi
du même côté une autre corde qui pend dans l’eau. Il semblerait qu’il
n’y ait personne à bord. Soudain, une vision d’horreur lui glace le sang
malgré la chaleur. Normalement, à l’arrière du mât d’artimon, sur le
rouf7, devrait se trouver le bib8 dans son conteneur blanc. Or, il n'est plus
là. Le bateau a donc été évacué avec la survie, ce qui signifie qu’il y a
probablement trois personnes à la dérive dans un radeau au milieu de la mer
des Caraïbes depuis peut-être quatre jours, et donc en grand danger de mort.
Mais pourquoi avoir évacué un bateau qui flotte parfaitement pour se mettre
dans un radeau de survie ? C’est inimaginable. Il s’est passé des choses
graves sur l’Ombre Blanche et il va falloir découvrir lesquelles. Des vies
humaines sont peut-être en jeu, et là, c’est autre chose. Il ne s’agit
plus seulement de récupérer un bateau volé. La joie d’avoir retrouvé
l’Ombre Blanche cède la place à l’angoisse.
Béa rappelle Murielle
pour lui expliquer la situation. Elle va immédiatement contacter les secours et
déclencher des recherches.