Chapitre 30
Murielle, accompagnée de Lilly, va
récupérer Patrick à l’aéroport avec soulagement. Il arrive à la porte C
et elle le repère de loin grâce à sa tête hirsute qui émerge de la foule.
Jamais il n’arrivera à coiffer ses cheveux blonds totalement indisciplinés
et continue d’avancer la tête dans le vent, même quand il n’y en a pas.
Murielle soulève Lilly pour lui montrer son papa qui avance vers eux.
—
Regarde, voilà Papa.
— Papa, dit-elle en agitant sa main.
Lilly,
qui n’a que trois ans, se rend bien compte que son papa est plus grand que les
autres et se dit peut-être que s’il est toujours décoiffé, c’est qu’il
y a plus de vent en altitude.
Si seulement il pouvait se faire embaucher
dans une gazette locale, à la rubrique du courrier des lecteurs par exemple, et
arrêter de parcourir le monde, Murielle serait plus tranquille. Bon, cette
fois-ci ce n’était pas pour son travail, mais s’il ne faisait pas ce
métier, ce genre d’expédition ne lui serait même pas venue à l’idée.
Ils rentrent au Marin dans les bouchons et se rendent immédiatement dans
l’appartement voisin du leur pour une nouvelle réunion au sommet. Seul Hervé
n’est pas là, car il était encore dans les airs hier, occupé à ramener
Karine et Meldreg chez eux avec son Airbus, et il rentre demain.
L’apéro est servi et l’analyse de la situation peut commencer. Patrick
prend la parole.
— Je pense que vous avez écouté la conversation que
j’ai eu ce matin avec l’équipage du Carpe diem. Il ne fait aucun doute
qu’il s’agit bien du bateau avec lequel Roberto Buarque est arrivé en
Martinique. Grâce à la vidéo de l’aérodrome d'Itaituba et aux témoignages
que j’ai pu rassembler, on sait qu’il est monté dans l’avion avec un sac
marron clair vide et qu’il est passé par Trinidad avec le même sac plein
dans ses affaires. Comme il ne l’a probablement pas volé juste pour aller
faire un tour et le crasher au Venezuela, il est évident que l’objet de ses
convoitises était dans l’avion au décollage et dans son sac lorsqu’il
s’en est éjecté, pas trop loin de chez lui. Ensuite, on sait que cette
sacoche était toujours dans ses affaires à son arrivée en Martinique. Comme
il n’a pas non plus volé l’Ombre Blanche juste pour une promenade en mer,
il est certain, Pascale, que cette sacoche est arrivée sur ton bateau.
Qu’est-ce qu’elle est devenue ? Meldreg et Karine ne l’ont pas vue dans
ses bagages. Où était-elle ? Cachée ? Probablement oui. Mais où ? J’en
arrive à la conclusion que si personne n’est venu récupérer cette sacoche
en mer pendant que Karine et Meldreg étaient dans la survie et que Roberto
Buarque ne l’a pas lui-même mise par-dessus bord, et on ne voit pas bien
pourquoi il aurait fait ça, elle s’y trouve encore.
Pascale, qui
s’attendait à tout sauf à ça, explose :
— Quoi ?
Alex prend la parole.
— Patrick nous a
tenu régulièrement informés de son enquête et, au passage, je t’en
félicite, c’est du grand art. Jamais je n’essaierais de te cacher quelque
chose, ce serait peine perdue. Au fur et à mesure que ton enquête avançait,
je me sentais glisser vers une hypothèse de ce genre. Maintenant, c’est une
certitude : la cargaison de Roberto Buarque se trouve encore sur l’Ombre
Blanche.
— Mais les flics ont fouillé le bateau, rétorque Pascale, de
nouveau très inquiète.
— Oui, mais comment ? Est-ce qu’ils ont
démonté des vaigrages, regardé derrière les appareils ? Lorsque tu l’as
récupéré, c’était un désordre indescriptible, tout était ouvert et
vidé, mais heureusement pour toi, rien n’a été démonté. Il ne me semble
pas que les flics qui ont fouillé soient des virtuoses du tournevis. Or, dans
un bateau comme le tien il y a un nombre incalculable de planques et ils ne
savaient pas ce qu’ils cherchaient, puisque ils sont même partis sur
l’idée d’un vol de bateau pour une livraison de drogue. Rien à voir. Ils
ne pensaient donc même pas qu’il y ait quelque chose de caché à bord.
C’est Patrick qui a découvert que Roberto Buarque transportait une sacoche
marron clair. Les flics n’ont jamais cherché de sacoche. S’ils ont fouillé
partout, c’était plutôt, je crois, à la recherche d’indices sur une
personne disparue, pas d’un sac caché.
— Donc, continue Patrick, il y
a dans ton bateau une chose que je ne pense pas être de la drogue en raison du
faible volume. Ensuite, bien que cette affaire soit probablement liée à
l’orpaillage, je ne pense pas non plus qu’il s’agisse d’or, en raison du
poids que cela aurait représenté. Ça pourrait être des bijoux, mais ça
n’est pas la spécialité de Pedro Medeiros, le parrain propriétaire de
l’avion. J’en conclus donc qu'il s’agit d’une somme importante
d’argent liquide issue d’une vente d’or.
— Et si c’est le cas,
reprend Alex, on en déduit automatiquement l’endroit où voulait aller
Roberto Buarque, qui correspond parfaitement avec la route qu’il suivait. Sa
destination devait être les îles Caïmans, qui, selon le « Réseau pour la
justice fiscale », figurent en deuxième place seulement parmi les dix plus
gros paradis fiscaux au monde. Pour aller planquer du fric dans les banques de
cet archipel depuis la Martinique sans faire d’escale, rien n’est plus
simple. On fait d’abord route vers l’ouest-nord-ouest, puis on longe les
grandes Antilles à une distance respectable, cap à l’ouest, et après la
Jamaïque, on tourne à droite à nouveau, cap au nord-ouest, pour aller jeter
l’ancre dans la baie de George Town et appeler son contact. Une promenade
tranquille, vent dans le dos, de mille deux cents milles. Pour revenir, c’est
un peu plus compliqué en raison des vents contraires, mais il est peu probable
que Roberto Buarque ait eu l’intention de revenir en Martinique à la voile.
Il semblerait bien, Pascale, que ton bateau ait pris de la valeur ces
temps-ci.
— Vous me faites peur, dit Pascale. Bon, il
est trop tard pour aujourd’hui, on ne va pas aller démonter le bateau ce
soir. Hervé rentre demain matin de bonne heure et nous irons voir ça tous
ensemble. En attendant heureusement que tu m’as installé une alarme, sinon
j’étais bonne pour aller voir mon voisin du dessous.
Pascale est un peu
inquiète et n’a pas envie de se retrouver seule à gamberger sur ce qui
l’attend dans son bateau. Elle invite donc tous ses amis à dîner avec elle.
Dom, qui avait péché une belle dorade au large du rocher du Diamant et
l’avait mise dans son congélateur propose de la préparer. Tout le monde est
d’accord, mais Alex demande de lui confisquer la poivrière.
— Non,
c’est pas la peine, je peux me contrôler.
Et Dom va faire une
délicieuse dorade au poivre, pour une fois, juste poivrée comme il faut.
— Quand on pense à ce que doit manger Hervé dans son avion, ce n’est pas
moral, dit Béa, qui voyage habituellement en classe économique.
—
Détrompe-toi, lui répond Pascale, les pilotes ne mangent pas comme les
passagers. Ils sont particulièrement soignés. Il n’y a que l’alcool auquel
ils n’ont pas droit, mais à part ça, ils sont très bien nourris.
—
La soirée s’avance et ils se rendent bien compte que Pascale est inquiète au
sujet de ce qui est caché dans son bateau et fait tout ce qu’elle peut pour
retarder le moment où elle va se retrouver seule. C’est Nina qui lui tend une
perche.
— Avec ce que j’ai bu, je ne suis pas sûre de pouvoir monter
sur le bateau. Tu ne voudrais pas nous héberger pour la nuit ?
— Mais
bien sûr, et demain matin de bonne heure, nous irons chercher Hervé ensemble.
Vous lui expliquerez l’affaire, puisque il n’est pas encore au courant. Moi,
qui pensais que cette histoire était terminée.