Chapitre 3
Alex n'avait
encore jamais vu ses coffres se remplir à une telle vitesse. Les occupants des
bateaux voisins regardent avec étonnement six personnes courir sur le ponton
pour transporter tout le contenu d’une voiture pleine à ras bord vers le
Sirius. Certains se sentent même obligés de donner un coup de main pour monter
les sacs et les cartons par la passerelle en faisant une chaîne. Pendant ce
temps, il a eu le temps de hisser Dom en haut du mât pour qu’il récupère la
drisse de la trinquette, très importante sur ce bateau. En redescendant, il
vérifie les points sensibles du gréement tels que les ancrages des haubans,
les goupilles, les axes, tout un ensemble de petites pièces dont la rupture
d’une seule pourrait faire s’écrouler le gréement comme un château de
cartes. Après les contrôles habituels, le moteur est mis en route et Alex
s’assure qu’il tourne bien. Le bateau est opérationnel et peut prendre la
mer. Puis, pendant qu’il est encore en cours de chargement et que tout le
monde court partout sur le pont au-dessus de sa tête, il essaye de se
concentrer sur son ordinateur pour installer sur son serveur un script qui, à
chaque connexion de l’Ombre Blanche, va transmettre sa dernière position sur
les boîtes e-mail de Murielle, Patrick et la sienne. Le suivi du voilier en
sera simplifié sans avoir à faire des recherches dans les logs, car une fois
en mer, il risque d’être occupé à d’autres choses. Il y a des cartons
partout, des packs de bouteilles d’eau minérale s’empilent. Nina, qui
connaît bien son bateau, organise les rangements en répartissant les poids.
Les réservoirs d’eau sont remplis. Alex descend sur le ponton pour regarder
la ligne de flottaison. Il n’y en a plus, et il reste encore à charger deux
cents litres de gasoil pour faire le plein de carburant.
— Ben voyons,
dit-il en secouant la tête. Ça me rappelle quelque chose avec les bouteilles
de plongée en moins…
Il a connu pire. Au moins cette fois la limite à
partir de laquelle un voilier peut devenir dangereux n’est pas dépassée. Son
téléphone l’avertit qu’il vient de recevoir un e-mail. Un rapide coup
d’œil l’informe qu’une nouvelle position du bateau de Pascale est
arrivée. Il se précipite à la table à cartes et enregistre une marque sur
son écran. En six heures, il ne s’est déplacé que de cinq milles vers
l’ouest, ce qui correspond en gros à la vitesse et au cap auxquels un voilier
arrêté dériverait sous l’effet du vent et du courant dans cette zone, avec
les conditions météo actuelles. Alex prévient ses amis, qui le
rejoignent.
— Le bateau
n’avance donc plus. C’est une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne dans le
sens où l’on va pouvoir le rejoindre plus rapidement. Mauvaise dans le sens
où la raison pour laquelle il s’est arrêté peut être grave : avarie
sérieuse, démâtage, etc.
— Donc on y va, dit Béa ?
— Bien
sûr qu’on y va.
— Bon, pendant que vous finissez de charger, je vais
au centre de plongée donner des instructions pour qu’on nous remplace pendant
quelques jours.
Alex, un peu embêté, demande à Béa et Dom :
—
Est-ce que ça vous pose un gros problème par rapport à votre école ? Si
c’est le cas, au moins un de vous deux peut rester.
— Tu rigoles, on
va aller le chercher, le bateau de Pascale. J’en ai juste pour un quart
d’heure, j’organise tout ça avec les moniteurs et je reviens. Maintenant,
nous avons même un chef plongeur que Dom a formé et qui peut très bien
prendre en charge le centre. Je suis sûre qu’ils se débrouilleront très
bien. Ils annuleront ou décaleront peut-être quelques sorties si besoin,
c’est tout.
Béa part en courant sur le ponton en direction de son
école de plongée pendant que les autres continuent de ranger l’avitaillement
sous la direction de Nina.
Un quart d’heure après, elle revient
chargée de matériel de pêche qu’elle a récupéré sur son bateau au
passage. Dom et Béa sont des pêcheurs acharnés, et si l’avitaillement
n'était pas suffisant, cela pourrait être d’une aide précieuse.
—
Vous avez pensé au poivre ? demande Dom.
— Mais oui, Dom, on y a
pensé.
Dom est spécialiste de la dorade sauce poivre, aussi bien pour la
pêcher que pour la cuisiner. Le problème est que quand il la prépare, on sent
bien le poivre mais pas toujours la dorade. Mis à part cela, Dom est un
cuisinier hors pair, qui en plus est capable d’exercer son talent sur un
bateau quelles que soient les conditions météo. Pour cela, Alex aime bien
l’avoir à bord.
Sandra, une monitrice de l’école de plongée, amène
un bloc1 et l’équipement personnel de Dom en cas de besoin, car il
s’aventure rarement sur l’eau sans prévoir le moyen d’aller voir dessous.
A priori, il ne part pas pour faire de la plongée, mais il ressentirait un
manque s’il n’avait pas au moins une bouteille avec lui. Alex a tellement
l’habitude de naviguer avec Dom et ses bouteilles d’air comprimé qu’il a
fini par fixer des supports à un balcon arrière de son bateau spécialement
pour lui. Les voilà donc pourvus de deux jolis réservoirs jaunes.
C’est Nina qui donne le départ en disant :
— C’est bon, on peut
y aller, on finira de ranger en mer. Tu es d’accord, capitaine ?
— Oui
chef, répond Alex.
Le moteur est
lancé. Murielle et Patrick sautent sur le ponton, enlèvent la passerelle et
détachent les amarres arrière. Nina est à la barre. Habituée à la
manœuvre, elle enclenche la marche avant pendant qu’Alex fait coulisser
l’amarre avant dans l’anneau de la bouée. Béa remonte l’annexe dans les
bossoirs2. Des mains s’agitent. On remercie les voisins étonnés d’une
telle précipitation.
— On vous expliquera.
Nina dirige le bateau
vers le ponton à carburants pour faire le plein. Heureusement, il n’y a pas
grand monde et l’opération ne retarde pas trop le départ. Alex dirige
ensuite le Sirius vers la sortie du Cul-de-sac du Marin, puis suit le chenal
jusqu’à la pointe Borgnesse. Pendant que Pascale, Hervé et Béa finissent de
ranger l’intérieur du bateau sous la direction de Nina, Dom envoie toute la
toile, et voilà le voilier lancé à sept nœuds, voile et moteur, au cap 280
degrés, en route directe vers la dernière position connue de l’Ombre
Blanche. Ce n’est pas le moment de faire des économies de gasoil. Il faut
atteindre le bateau le plus rapidement possible, quitte à se passer de moteur
au retour par manque de carburant. Sous le vent de la Martinique, la mer est
calme et le vent modéré, ce qui permet de se remettre de l’agitation d’un
départ pour le moins précipité. C’est la première fois que Pascale et
Hervé naviguent sur le Sirius, plus petit que leur bateau et surtout moins
sophistiqué. Ils sont habitués aux voiles qui se roulent et aux écoutes qui
se bordent en appuyant sur de gros boutons, alors que sur le Sirius, il faut
tourner les manivelles de winch3 à la main et souvent à deux mains. Alex leur
explique que si son bateau est moins sophistiqué que le leur, c’est qu’il
est beaucoup plus ancien puisqu’il a maintenant 28 ans et qu’il a été
construit dans un esprit de solidité et de fiabilité avant tout. C’est donc
un bateau lourd, ce qui ne l’empêche cependant pas d’être un bon marcheur
et d’avoir déjà parcouru l’équivalent de plusieurs fois le tour de la
planète. Il est plus physique à manœuvrer et la barre est parfois dure à
tenir, mais c’est incontestablement un bon bateau. Il est certain que Patrick,
avec sa carrure, va leur manquer. Au cours des navigations où il faisait partie
de l’équipage, Alex avait fini par s’habituer à sa présence rassurante à
bord, car dès qu’il y avait besoin de force, il envoyait Patrick à la
manœuvre, qui n’a jamais ménagé sa peine, bien au contraire. Avec lui, les
voiles montent ou sont roulées instantanément, nul besoin de winchs
électriques. Border une écoute4 n’est plus un problème. Mais Alex aurait
été embêté d’enlever son papa à Lilly alors qu’il rentrait à peine
d’un reportage qui l’avait éloigné d’elle trois semaines. Enfin, à six
sur le Sirius, il faut déjà jouer des coudes alors à plus c’est impossible,
et il n’y a que six couchettes même si en mer tout l’équipage ne va pas se
coucher en même temps.