Chapitre 27
Le grand jour est arrivé. Hervé et Pascale
accompagnent Meldreg à l'hôpital pour chercher Karine, qui peut enfin sortir,
et la ramènent chez eux. Même si elle n’a pas encore retrouvé toutes ses
forces, elle est incontestablement redevenue apte à participer à un défilé
de mode. Meldreg a vraiment du goût. Personne ne pourrait reconnaître la
pauvre naufragée couchée au fond de son radeau de survie plein d’eau.
Elle doit bien mesurer un mètre soixante-quinze, avec de longs cheveux
blonds raides et des yeux bleu-gris qui ne peuvent laisser personne
indifférent. Son petit accent de l’est rajoute encore une touche de charme à
sa personne. Elle n’est pas vraiment timide, mais discrète. Elle ne parle pas
beaucoup et c'est sans doute parce qu'elle est encore sous le coup de ce qu'elle
vient de subir.
Meldreg n’est pas plus grand qu’elle. Il est brun,
avec les cheveux courts. Il a rasé la barbe qu’il avait lorsqu’il est sorti
de la survie et qui le faisait ressembler à un homme des cavernes. Lui aussi, a
les yeux bleus. Il est breton, tout comme Dom, Béa et Murielle. L’employée
de la marina l’avait décrit comme un peu corpulent. Son aventure aura au
moins eu comme effet de le faire maigrir, car il est maintenant parfaitement
proportionné et, à moins que Karine n'aime particulièrement les gros, il a
sans doute intérêt à rester comme cela.
Pascale a dû s’occuper de
les habiller tous les deux car à part les loques qu’ils avaient sur eux
lorsqu’ils sont montés sur le Sirius, ils n’avaient absolument rien à se
mettre puisque le charmant personnage qui les a abandonnés en mer, a aussi
jeté leurs affaires par-dessus bord.
Hervé s'est occupé de leur
refaire des passeports, ce qui lui a valu une nouvelle entrevue avec le
commissaire Lebeau, qui lui a fourni une déclaration de vol et les documents
nécessaires à la demande, sans déranger ni Meldreg ni Karine puisque, de
toute façon, il connaît bien l'histoire. Tant qu’il y était, il lui a
procuré des déclarations de vol de cartes de crédit. Pour la paperasse, au
moins, il ne se défend pas si mal et s'est révélé efficace.
Alex leur a acheté deux téléphones
portables et a même réussi, au prix de longues discussions, à récupérer
leurs forfaits avec leurs anciens numéros et à obtenir de nouvelles cartes
SIM. Leurs messageries sont, bien sûr, saturées par les appels de leurs
parents inquiets. Ils les avaient bien prévenus qu'ils partaient en bateau et
les rappelleraient dès que possible, probablement de Panama, ce qui n'a
évidemment pas empêché la saturation des messageries. Normal. Ils vont
maintenant pouvoir les prévenir qu'ils sont rentrés en Martinique sans leur
expliquer comment, qu'ils vont bien et n'ont aucun problème. Normal.
Munis de leurs téléphones, ils ont pu tous les deux s'identifier auprès de
leurs banques pour faire chacun une demande de réédition de carte de
crédit.
Leur nouvelle existence s'organise lentement, tout en profitant de
la douceur de la vie en Martinique.
Pascale organise une réception chez
elle et y convie ses amis. Ils se retrouvent donc à onze dans son appartement
avec Lilly, qui est toute contente de voir autant de monde, même si pour une
fois ce n'est pas elle la vedette. Quelques voisins viennent même saluer Karine
et Meldreg. Depuis sa terrasse, Pascale montre l'Ombre Blanche à la jeune
fille, qu'elle reconnaît très bien. Puis il est question de sortie en mer
lorsqu’elle sera complètement rétablie. Si le but n'est plus de traverser
l'océan Pacifique, il s'agirait plutôt d'une petite croisière le long de la
côte sous le vent de la Martinique, avec escales dans les mouillages le long
des plages paradisiaques du sud de l'île. Dom leur demande s’ils ont déjà
fait de la plongée. On le voit venir. Meldreg en a fait un tout petit peu, mais
Karine jamais. Ça sent le baptême sous peu. On évite de parler de la
mésaventure qu'ils viennent de vivre. Karine et Meldreg découvrent cette
équipe d'amis particulièrement unis, qui leur racontent les aventures déjà
vécues ensemble sur et sous l'eau, de la Martinique au Venezuela. Alex raconte
ses navigations et, si on ne l'arrêtait pas, il en aurait pour des journées
entières. Patrick parle de ses reportages réalisés dans le monde entier et de
sa connaissance de l’Amérique du Sud. Dom raconte ses plongées les plus
spectaculaires. Murielle relate sa brève expérience dans la douane, qui lui
aura quand même servi à faire connaissance avec le commandant Bernico, qui a
bien aidé à les retrouver. Alex en profite pour rajouter que c'est la
première fois qu'il voit un douanier servir à quelque chose, et Dom leur
explique qu'au cours de ses multiples navigations, il a développé une sorte
d'allergie envers cette administration dans tous les pays confondus. Il faut y
voir un aspect pathologique dont il n'est pas vraiment responsable, plutôt que
le côté contestataire qui en ressort au premier abord, car si on y regarde de
plus près, il a un don pour se montrer coupable sans jamais rien faire au fond
d'illégal.
Nina résume la situation de la façon
suivante :
— En fait, c'est une grande gueule qui a toujours avec lui le
bâton pour se faire battre, et ça marche très bien.
Le groupe d’amis
éclate de rire et trouve que c’est assez bien résumé. Alex ne sait plus
trop où se mettre et reconnaît bien là le talent de synthèse de Nina, qui ne
se prive jamais de le remettre à sa place.
Ils passent ensemble une
journée très agréable. On pourrait croire à une "happy end" de film
américain où tous les gentils sont réunis et le méchant est mort.
Meldreg demande s’il y a eu de graves conséquences sur le bateau de Pascale
et Hervé ou sur celui de Nina et Alex. On lui répond de ne pas se faire de
soucis pour ça, et que les réparations ont été prises en charge par les
assurances. Hervé a su faire une belle déclaration de sinistre commune aux
deux bateaux en racontant l'aventure, ce qui a sans doute aidé.
L'Ombre
Blanche a une transmission, une survie et un génois neufs, et Dom un nouveau
couteau de plongée. Cette histoire a fait grand bruit au Marin, et il
semblerait que les professionnels qui sont intervenus sur les deux bateaux ont
mis un point d'honneur à les soigner particulièrement bien.
Personne ne
songe à Roberto Buarque, perdu en mer, et qui a probablement eu une fin assez
désagréable. Mais abandonner des gens en mer sur un radeau est quelque chose
de terrible et encore plus horrible. C’est une mort longue, une torture que
l’on oserait difficilement infliger à son pire ennemi. Avoir fait cela
démontre, en plus de la volonté de tuer sans avoir le courage de le faire, une
méconnaissance totale de la mer. Non, aucune larme ne sera versée pour cette
personne.