Chapitre 18
Alex, Nina et Béa ont dormi toute
l’après-midi et jusqu’au lendemain matin, ce qui confirme qu’ils avaient
vraiment besoin de récupérer. Dom a laissé son bateau et est venu rejoindre
sa compagne pour passer la nuit, lui aussi, chez Pascale et Hervé. Au petit
matin, ils se retrouvent pour un méga petit déjeuner sur la belle terrasse qui
donne sur la marina et la baie du Marin. Ils avaient fini par oublier que cela
puisse exister. Murielle et Patrick, leurs voisins, sont là eux aussi avec
Lilly pour qui les deux appartements ne font qu'un depuis longtemps. Pascale est
aux petits soins pour ses amis et ne sait que faire pour les remercier d’avoir
retrouvé son bateau. Hervé le montre moins, mais lui aussi est dans le même
état d’esprit. La première chose qu’ils font pour commencer la journée
est d’appeler l’hôpital pour essayer d’avoir des nouvelles de Karine et
Meldreg. On les informe que les deux patients sont encore en service de
réanimation, mais ils peuvent parler à l’infirmière qui s’occupe d’eux.
Meldreg est toujours très faible et devrait y rester encore au moins une
journée. Il remonte bien la pente et pourra ensuite être transféré dans un
autre service pour subir des examens complets et finir de se rétablir
tranquillement. Ce ne sera pas trop grave pour lui. Par contre, Karine est
encore dans le coma. Il y a cependant bon espoir qu'elle reprenne connaissance,
mais personne ne peut encore dire quand. Ils sont autorisés à passer les voir
quand ils veulent, mais on leur conseille d’attendre le lendemain.
L’hôpital aimerait aussi connaître leurs identités et ils sont bien
obligés de répondre qu’ils ne connaissent que leurs prénoms car leurs
papiers ont disparu. Il faudra attendre que Meldreg reprenne suffisamment de
forces pour savoir qui ils sont et d’où ils viennent.
Lui est
probablement breton car c’est un prénom très rare que l’on rencontre
uniquement en Bretagne mais comme indice c’est un peu juste. L'employée du
bureau de la marina qui les avait reçus pour afficher l'annonce, a dit que
Karine avait un petit accent de l'est. Elle n’est donc peut-être pas
française. Il est probable que des policiers viennent questionner Meldreg sous
peu sans attendre qu’il aille mieux et de préférence en le fatiguant au
maximum. Si on regarde son comportement avec le bateau de Pascale et Hervé, on
se dit que la police n’est pas très à l’aise dans cette affaire. Il faut
dire qu'il y a une personne disparue qui se promenait avec un faux passeport et
un gros flingue, ce qui est déjà un peu troublant, et que cet individu,
soupçonné d'avoir abandonné deux personnes en mer, n'a probablement pas volé
un bateau pour aller faire une partie de pêche.
En attendant, l’équipe au complet se rend
sur le ponton six de la marina au chevet du Sirius. Il est bien amarré à sa
place et attend qu’on vienne s’occuper de lui, car il y a de quoi faire. Une
fois la descente ouverte, on se rend bien compte à quel point ce bateau a été
malmené. Plus rien n’est à sa place, ce qui n’était pas enfermé traîne
sur le sol ou sur les banquettes ainsi que le contenu des placards qui se sont
ouverts sous l’effet des chocs dans les vagues. Les coussins qui ont servi à
caler la pauvre Karine et à l'évacuer traînent pêle-mêle dans le carré.
Tout est mouillé. Même ce qui se trouvait dans la cabine arrière bâbord est
maintenant par terre car il avait fallu la vider entièrement pour atteindre la
vieille trinquette rangée depuis dix ans dans un endroit où il n'était pas
prévu d'aller la chercher de sitôt ni surtout dans de telles circonstances. Il
y a beaucoup d’eau sur le sol et dans les fonds rentrée en cascade par la
descente ou les aérateurs au cours des plongeons dans les vagues et des
allers-retours dans le cockpit et comme beaucoup de matériel y est stocké, il
va falloir tout vider.
Après un moment d’abattement à se demander par
où commencer, ils se ressaisissent. Même les équipages des bateaux voisins
veulent aider. Ils leur montrent le journal France Antilles du jour où figure
en première page la photo du Sirius à son arrivée, amarré le long du ponton
sept, et où on voit Alex, Nina et Béa un peu hagards avec les traits tirés,
en compagnie du médecin colonel Vidol qui, lui, semble prêt à repartir.
Grâce à la participation de Patrick, l’article résume assez justement
l’aventure qui a permis de ramener les deux naufragés à bon port.
Pascale propose de sortir sa voiture de son garage pour pouvoir y entreposer
le matériel, car le plus simple est effectivement de vider complètement le
bateau. L’ensemble du matériel va passer par la grosse voiture de Patrick. La
marina lui a prêté un bip pour ouvrir la barrière électrique qui permet un
accès au plus près du ponton, et le transbordement peut commencer. Alex
s’étonne que l’on puisse casser autant de vaisselle en mangeant des
sandwichs et du pain d’épices. Sur le pont, la survie a été pliée tant
bien que mal et rendez-vous est pris avec l'entreprise spécialisée qui
s'occupe de ce type d'embarcation. Ils vont d'abord la gonfler pour contrôler
son état, puis faire l'inventaire de son armement, remplacer ce qui doit
l'être, recharger la bouteille, puis la replier et la ranger dans un nouveau
conteneur en espérant qu'elle n'ait plus jamais à en ressortir. La trinquette
explosée est transportée chez un voilier pour voir si elle peut être sauvée
ou s'il faut en faire une neuve, mais l'espoir est faible. La vieille est
rincée, repliée et rejoindra la collection des anciennes voiles qu’Alex se
félicite d’avoir gardées. Patrick a prestement démonté le panneau solaire
qui menaçait maintenant de s’envoler. Un métallier soudeur allemand qui
s’est récemment installé sur la marina vient redresser et ressouder ses
supports tordus ou cassés. Alex a contacté son assureur qui est d’ailleurs
le même que celui de Pascale puisque c’est lui qui avait conseillé Raymond
lorsqu’il avait acheté son bateau. La totalité des dommages seront pris en
charge dans le cadre du sinistre déjà déclaré pour l'Ombre Blanche, y
compris d'ailleurs les dépenses de carburant et autres consommables puisque
considérées comme ayant servi à sauver le voilier. Un expert passera voir les
deux bateaux dès que la police voudra bien rendre le sien à Pascale, car il
est toujours saisi et aucune intervention n'y est possible pour l'instant. Les
cinq amis vont maintenant emmener le Sirius au chantier de réparation proche de
la marina où il va être mis au sec. Le mât sera déposé et l’ensemble des
pièces du gréement vérifiées à la recherche de celles qui auraient été
déformées par des efforts excessifs. Le moteur sera révisé dans les moindres
détails. Tout ce qui a l’air fatigué va être changé et ils vont découvrir
une chose qu’Alex n’aurait jamais cru possible. Le pied de mât, une grosse
pièce en aluminium de deux centimètres d'épaisseur où le mât est posé et
calé, s'est fendu en deux. Alex pense qu'il a fallu vingt ou trente tonnes de
compression pour arriver à cela et se promet de ne plus jamais mener un bateau
à la dure à ce point, car la casse n'était vraiment pas loin. Puis le mât
est réinstallé et, après application d'une peinture anti-fouling sur la
partie immergée de la coque, il est remis à l'eau. Après deux semaines de
soin, il peut enfin rejoindre sa place au ponton.
Le Sirius ressemble à nouveau à ce qu’il
était. Il est maintenant prêt pour de nouvelles navigations. Les voisins de
ponton qui les aident à s'amarrer leur confirment qu'il est bien mieux comme
ça et leur demandent des nouvelles de Karine et Meldreg.
Alex a un œil
attentif à l'électronique du bord, son domaine de prédilection et, après
l’avoir vérifié et essayé, annonce d'un air un peu solennel :
—
Maintenant c’est prouvé. Les ordinateurs ne craignent pas le mal de mer.
De temps en temps, un groupe de personnes passe sur le ponton et on
entend :
— Tu as vu ? C’est le Sirius.
— Oui, ça c’est un
sacré bateau.
Nina et Alex se réinstallent progressivement à bord en
reprenant lentement leurs habitudes, car eux aussi ont été un peu secoués.
Depuis déjà vingt ans qu'ils n'ont pas vu passer, ils vivent pratiquement en
permanence sur leur bateau. Ils ont laissé leur maison en Ardèche à des amis
qui préfèrent la campagne et qui s’en occupent très bien pour eux. De temps
en temps, ils rentrent s'y mettre au vert quelques temps pour changer un peu du
bleu de la mer.
Alex a perdu quelques kilos dans cette aventure et personne
ne comprend bien pourquoi, il voudrait les reprendre. Il pense qu'il vaut mieux
avoir quelques réserves et de toute façon, ne monte plus guère à son mât
puisque Dom le fait très bien pour lui, hissé par Patrick qui se fait un
plaisir d'annoncer que la drisse est coincée chaque fois qu'il doit le
redescendre.