Chapitre 12
Ça y est, le
Sirius sait où il va. Une balise a été larguée à proximité des naufragés
ainsi que des conteneurs dans lesquels ils pourraient trouver de l’eau et des
vivres pour tenir, mais d’après les observations faites par l’équipage de
l’avion, ils ne semblent pas en état de pouvoir les récupérer. Le radeau va
rapidement s’éloigner de la balise. Il faut donc les secourir rapidement.
— Nina, moteur à deux mille six cents tours, ordonne Alex.
— Tu es
sûr ? répond Nina. C’est le régime maximum et on va consommer beaucoup de
carburant.
— Pour l’instant, ce n’est pas le plus important. Il faut
les rejoindre de toute urgence. On se débrouillera plus tard en cas de
problème avec ça. Bordez tout à plat. Il faut qu’on fonce, je ne veux pas
voir le bateau à moins de huit nœuds.
— Nina pousse la manette. Le
moteur rugit. Alex et Béa bordent le génois à deux sur le gros winch tribord
du cockpit. Pourvu que les voiles résistent. La trinquette est bordée à plat,
ainsi que la grand-voile. Le bateau bondit, se cabre et fonce comme s’il avait
compris et se rendait compte de ce qu’on attend de lui. Béa aide ensuite Nina
à la barre car dans ces conditions, elle devient très dure. Elles essayent
d’éviter les chocs en négociant les vagues en douceur pour épargner le
gréement qui tremble à chaque rencontre avec une vague. Il faut aussi penser
à laisser le bateau se redresser de temps en temps pour la lubrification du
moteur. Alex surveille la pression avec inquiétude. A cette vitesse, ils seront
peut-être sur place à l’aube ou en début de matinée demain. Il n’y aura
assurément de repos pour personne cette nuit et à la tombée du jour, c’est
trois personnes déjà fatiguées et angoissées qui regardent descendre le
soleil une fois de plus sur la mer des Caraïbes. La balise n’est pas encore
reçue et n’apparaît donc pas à l’écran. Jamais Alex n’a tant
sollicité son bateau. Il le connaît très bien et sait ce qu’il peut lui
demander mais il se dit que là il y va un peu fort. La vitesse de huit nœuds
est tenue et souvent dépassée, pourtant presque face au vent et à la mer.
C’est un tour de grand huit qui va durer toute la nuit. Dans le bateau, tout
ce qui n’est pas attaché ou enfermé a déjà volé. On entend les objets
s’entrechoquer dans les placards. Il y a déjà pas mal de vaisselle cassée.
À la table à cartes, un écran menace de s’arracher de son support. Alex
l’amarre avec ce qu’il trouve. Vers trois heures, la synthèse vocale
annonce une alarme d’écart de route heureusement à gauche, du bon côté. Il
va être possible d’abattre, de choquer un peu les voiles ce qui malmènera
moins le bateau. Alex a calculé la dérive du radeau pendant la nuit par
rapport à la position de la balise qui elle, sans prise au vent, dérive moins
vite que lui à moins que les naufragés n’aient réussi à l’attraper, ce
qui est peu probable. Une heure plus tard, elle apparaît à l’écran ce qui
permet de faire route vers elle en abattant encore un peu. À ce cap le bateau
accélère encore, dix nœuds, parfois douze. Il vole sur l’eau en route
directe vers la balise et une fois à proximité, il n’y aura plus qu’à
parcourir la distance qu’aura dérivée le radeau par rapport à elle pendant
la nuit. Encore une heure à ce rythme et le feu flash dont elle est dotée
apparaît par moments. Effectivement c’est bien elle. Le bateau arrive à
proximité et ralentit. Le cap est mis sur la route de la dérive estimée du
bib. Il navigue maintenant à une allure portante et tout se calme à bord. Ouf
! Ça a tenu, il n’y a pas eu de casse. Il leur semble que plus rien ne
s’oppose maintenant à ce qu’ils puissent rejoindre ce radeau. Le jour se
lève et au moment prévu par Alex, ce qui aurait dû être la forme
triangulaire d’un radeau de survie normal mais qui n’est plus qu’un sac
sans forme de tissu orange, apparaît. Alex qui connaissait l’état de ce
radeau de survie ne s’explique pas comment il a pu en être réduit à cela.
Le Sirius approche lentement. Nina appelle de toutes ses forces les mains en
porte voix. Alex l’imite. Béa a déjà descendu l’annexe, l’échelle de
bain et celle de coupée. Et c’est à cet instant que quelque chose bouge dans
le sac. Une main apparaît, suivie d’une tête que l’on pourrait croire
sortie d’outre-tombe.
— Combien
êtes-vous ? crie Nina.
Visiblement, l’homme n’a pas la force de
répondre. Il lève une main alors que sa tête s’affale sur le boudin
crevé.
— Prends une aussière dans un coffre arrière, dit Alex à
Béa. Amarre l’annexe au bateau de manière sûre en remorque courte à
bâbord. Soyez prudentes, ne faites rien sans être reliées au bateau. On agit
calmement, sans précipitation. Je vais refaire une approche au vent. Nina,
prends un autre cordage. Tu accroches la main courante du bib avec une gaffe et
Béa va se déhaler le long du bateau pour venir t’aider à l’amarrer
solidement le long de la coque. Ne descendez pas dedans tant qu’il n’est pas
parfaitement amarré au bateau. Nina, pendant que je fais un tour, affale la
trinquette et roule le génois.
Le bateau approche lentement le radeau au
vent. Béa est dans l’annexe et s’accroche de toutes ses forces au bossoir
de bâbord. Nina, qui vient d’affaler la trinquette seule et l’a
sommairement ferlée sur une filière, finit de rouler le génois puis saisit
une gaffe et se tient prête à accrocher le radeau. Alex plaque le bateau au
bib et, au moment où Nina l’accroche, Béa attrape le cordage, le passe sous
la main courante et lui rend l’autre extrémité. Alex a arrêté le bateau
d’un grand coup de marche arrière. Il choque la grand-voile. Seule la gaffe
que Nina n’a pas pu décrocher de la main courante en même temps qu’elle
récupérait le cordage est perdue et part à la dérive. Ils sont maintenant
trois pour sécuriser et amarrer le radeau contre le bateau. Béa passe dans le
bib ou plutôt ce qui en reste. Nina saute dans l’annexe pour rejoindre Béa.
Elle crie à Alex :
— Ils sont deux.
Ce que voient Béa et Nina
les horrifie. Ce radeau est complètement rempli d’eau. Le boudin supérieur
est crevé ainsi que l’arceau censé tenir la tente. Le peu de matériel
présent flotte parmi des restes de sachets de nourriture de survie, et une
jeune femme gît là-dedans couchée sur le dos, la tête calée sur un boudin.
Béa se précipite sur elle. Elle est vivante mais inconsciente. Le jeune homme,
lui, est très faible mais conscient. Il a dû fournir un effort surhumain pour
donner signe de vie, d’abord à l'avion puis au Sirius. Ils sont là-dedans
depuis une semaine dans des conditions épouvantables. Comment peuvent-ils être
encore vivants ?
Béa demande à Alex une bouteille d’eau et une
serviette. Alex plonge dans la descente à la recherche de ce dont elle a
besoin. Il court à l’avant chercher une serviette dans la salle de bain,
saisit au vol une bouteille d’eau à la cuisine et lui passe le tout. Elle
humidifie le visage des deux personnes, introduit un peu d’eau dans la bouche
du garçon qui arrive à l’absorber. Elle est très prudente avec la jeune
femme qui semble inconsciente. Elle lui humidifie juste la bouche pour ne pas
risquer de l’étouffer.
Alex téléphone
à Murielle.
— On les a trouvés. Le sauvetage est en cours, mais leur
état est grave. On a deux personnes dont une sans connaissance. Ils sont dans
un état de déshydratation sévère. On va avoir besoin d’assistance
médicale. Mets nous en contact avec le CCMM1, j’attends qu’on nous
appelle.
— Tout de suite, Alex.
Puis, c’est Patrick qui prend le
téléphone.
— Vous les avez sortis du radeau ?
— Non, pas
encore. Pour l’instant, Nina et Béa sont descendues dedans et essayent de les
hydrater un peu.
— Donne-moi ta position actuelle.
—
14°45,2’N 69°23,6’W.
— Tu sais comment tu vas les sortir ?
— Avec une drisse, je pense. Ils n’ont aucune force, et la fille est
inconsciente.
— Murielle est en train d’appeler. On reste en
contact.
Alex remonte et retourne aux nouvelles. Elles ne sont pas bonnes.
La jeune fille respire à peine. Le jeune homme semble totalement épuisé, à
bout de forces. Béa veut lui faire absorber un peu d’eau sucrée. Alex
redescend dans le bateau, prend un verre d’eau, y mélange du sucre et le
passe à Nina.
— On ne peut pas écoper un peu ce truc pour qu’ils ne
baignent pas comme ça dans la flotte ? demande Alex.
— Non, le fond est
déchiré, répond Nina.
— Déchiré ?
— Oui. Donne-nous encore
de l’eau.
Alex leur passe encore deux bouteilles d’eau, et le
téléphone sonne. C’est le centre de consultation médicale maritime. Ce
service, qui existe depuis longtemps, situé à Toulouse, à l’hôpital
Purpan, est spécialisé dans l’assistance médicale en mer. Des médecins
prennent en charge à distance les malades ou les blessés à bord des bateaux
sur toutes les mers du monde. C’est le SAMU de la mer. Ils fournissent aux
équipages la liste des médicaments à avoir dans la pharmacie de bord et même
l’ordonnance pour les obtenir, de manière à ce que les médecins soient
certains que ceux-ci seront disponibles en cas de besoin et puissent les
prescrire. Ils sont aussi en mesure de décider du besoin d’évacuation
d’urgence lorsque c’est possible pour un blessé ou un malade.
Historiquement, ce service était lié à la station radiotéléphonique pour
les navires en mer de Saint-Lys radio, joignable en BLU2, puis plus tard par les
numéros spéciaux 32 et 38 INMARSAT3. Les moyens de communication modernes
permettent maintenant des téléconsultations en vidéo. Alex leur explique la
situation, les informe qu’ils vont sortir les naufragés de la survie et qu'il
les rappellera immédiatement après. On lui confirme qu'un médecin se tient à
sa disposition. Il ressort sur le
pont.
— Nina, remonte
à bord, dit Alex, on va affaler la grand-voile et poser la bôme sur le pont à
tribord pour libérer le cockpit.
Alex redescend dans le bateau, va
chercher deux harnais dans le poste avant. Nina les passe à Béa. Il va falloir
qu’elle équipe les deux personnes pour les hisser. Puis ils affalent la
grand-voile, la ferlent sur la bôme qu’ils posent sur le pont à l’aide de
la balancine4. Le bateau bouge beaucoup car il n’est plus appuyé par aucune
voile. Ils travaillent méthodiquement, prudemment, sans précipitation, comme
ils sont habitués à le faire depuis tant d’années de navigation ensemble
sur ce bateau. Ils ont deux fois plus de raisons d’être prudents, pour eux et
pour ces deux malheureux en situation précaire.
Béa a bataillé dans
l’eau pour équiper la jeune femme de son harnais. Elle la déplace doucement
pour la positionner correctement. Alex et Nina ont rallongé la balancine de la
bôme, et elle l’amarre au harnais. Alex commence à la hisser lentement. Nina
guide la balancine et Béa, la victime. À cet instant, Alex se dit que Patrick
lui manque vraiment. Arque-bouté sur sa manivelle de winch, il mouline
péniblement. La pauvre fille monte lentement, complètement inerte, elle ne
réagit pas. Dès que possible, Béa remonte à bord. À deux elles la guident
à la verticale du cockpit puis Alex la descend lentement pour l’installer sur
un banc. Elle est détachée, puis à trois, ils la descendent non sans peine
dans le bateau où elle est installée sur une banquette du carré, qui se
transforme en couchette, calée par la toile anti-roulis en position latérale
de sécurité. Il faut ensuite recommencer avec le garçon. Il est conscient,
mais très faible et plus lourd. Il est installé sur une autre banquette du
carré et Béa, assistée de Nina, peut commencer à s’occuper d’eux. Elle
leur rince la peau et essaie de les réhydrater. Elle arrive à faire absorber
un peu d’eau sucrée au garçon, qui a même ouvert les yeux pendant quelques
secondes.
Alex s’occupe de remettre le bateau en route. Il largue ce
radeau qui ne peut plus servir à rien. En principe, il devrait s’arranger
pour le faire couler car les engins de sauvetage sont tous identifiés et la
découverte éventuelle de ce type d’objet flottant en mer risque toujours de
déclencher de fausses alertes. Tant pis, il a autre chose de plus urgent à
faire. Il remonte les échelles, ressort l’annexe dans ses bossoirs et
l’amarre. Il lui faut maintenant remettre la bôme en place, envoyer la
grand-voile, ce qui va déjà stabiliser le bateau, puis la trinquette et le
génois. Il remet le bateau en route bâbord amure, vers la Martinique,
malheureusement pas en route directe, car la direction du vent ne leur permet
pas de faire cap directement sur l’île. Le vent reste modéré, mais au
près, le bateau est inconfortable, il gîte beaucoup. Alex est
épuisé.
Lorsque tout est
enfin réglé, il s’intéresse à ce qui se passe en bas. Nina et Béa sont en
communication avec le médecin, qui a demandé à connaître sa tension, son
pouls, sa température, et à savoir si elle a subi un choc hypovolémique par
l’examen de sa peau, car cela pourrait avoir un impact sur le cœur, le foie
ou les reins. La conclusion est qu’elle est dans un état de déshydratation
sévère et risque de subir un arrêt cardiaque si on n’arrive pas à la
réhydrater et à soutenir son cœur. Sa peau manque d’élasticité, ce qui
est un très mauvais signe. Il faudrait pouvoir la mettre sous perfusion de
soluté de réhydratation, ce qui n’est pas possible sur le Sirius, et bien
sûr l’évacuer d’urgence vers un hôpital. Il demande à Béa si elle a à
sa disposition des doses d’adrénaline et si elle est en mesure de lui faire
une injection. Le Sirius dispose d’une pharmacie constituée avec la liste des
médicaments conseillés par le CCMM, que Nina a toujours renouvelée
régulièrement. Elle vérifie si elle dispose du produit et, oui, il y en a
quelques ampoules dans une petite boîte toute prête avec de quoi faire des
injections. Béa n’est pas infirmière, mais kinésithérapeute. Elle a quand
même de bonnes compétences et sait faire des piqûres. Suivant les
prescriptions du médecin, elle injecte à sa patiente une dose d’adrénaline
à 1 mg/mL en intraveineuse.
Alex est admiratif devant le calme de Béa
qui semble faire totalement abstraction du fait qu’elle se trouve en pleine
mer, au près, sur un petit bateau gîté à trente degrés qui fait des bonds
dans les vagues. Ses gestes sont précis, elle n’hésite pas une seconde et il
se dit que la prochaine fois qu’il devra se faire faire une piqûre, ce sera
Béa ou personne qui s’en chargera. Le médecin aimerait sans doute être là
avec son stéthoscope, mais il ne peut que s’en remettre aux impressions que
lui retransmettent Béa et Nina, et à ce qu’elles peuvent lui montrer avec le
téléphone. Il semblerait que le pouls se soit un peu amélioré, mais elle
n’ouvre toujours pas les yeux. Sans possibilité d’installer une véritable
perfusion, il y aurait une possibilité d’hypodermoclyse, injection en
sous‑cutané ou en intraveineuse d’une solution de réhydratation. Nina
fouille dans la pharmacie. Elle y trouve une boîte de sets de perfusion à
domicile. Alex n’aurait jamais pu croire que ces médicaments pourraient un
jour servir. À part le mercurochrome et le paracétamol, il ne s’est jamais
trop intéressé à ce que contenait cette grosse boîte en plastique jaune,
s’en remettant à Nina qui, aujourd’hui, peut se féliciter de l’avoir
chouchoutée avec autant de sérieux. Le médecin va guider Béa pour les
utiliser et pratiquer l’injection. Il lui prescrit de faire une injection de
solution de réhydratation toutes les heures en surveillant son cœur. Si tout
va bien, elle devrait reprendre connaissance bientôt. Elle continue de lui
réhydrater la peau avec des linges humides, en espérant qu’elle ouvre les
yeux, mais elle est inquiète car elle sait que la déshydratation peut conduire
au coma. Comme la pharmacie contient aussi une boîte de solutés de
réhydratation orale, Nina en prépare pour le garçon qui, lui, peut commencer
à absorber quelques gorgées. Pendant ce temps, le Sirius fonce pour essayer de
les ramener en sécurité et à temps en Martinique si le vent le
permet.