Chapitre 10
À bord du
Sirius, la journée se passe à continuer de remonter au près à raison d’un
bord toutes les trois heures en observant attentivement tout ce qui pourrait
apparaître à l’horizon. C’est une navigation dure. Il n’y a aucun
confort et se reposer est difficile. Un cargo est apparu au loin, puis vite
disparu. Il n’y a pas grand monde dans cette zone éloignée des grandes
routes de navigation, comme celle qui longe l’Amérique du Sud en direction de
Panama ou au nord entre les Grandes Antilles et les États-Unis. Dans
l’après-midi, Béa appelle :
— Je vois quelque chose ! dit-elle en
montrant une direction vers l’avant bâbord. Un petit point noir apparaît à
l’horizon, disparaissant par moments dans la houle. Immédiatement, le cap est
modifié pour se diriger vers l’objet flottant qui semble avoir une forme
triangulaire et la silhouette d’un bib. Il n’apparaît cependant pas sur le
radar alors qu’il devrait disposer de bandes radio-réfléchissantes sur sa
tente et, quand il devient visible à l’œil nu, il s’avère qu’il ne
s’agit que d’une grosse caisse à la dérive dont seul un coin émerge, ce
qui la fait ressembler de loin à la tente d’un radeau de survie. Nouvelle
déception, il faut continuer.
Alex reçoit un appel à la VHF. C’est le
Breguet :
— Nous n’avons rien vu. Nous abandonnons les recherches pour
aujourd’hui. Nous reprendrons demain en élargissant la zone. Désolé, bon
courage à tous.
— Merci.
— Terminé.
C’est un peu dur,
froid, militaire. Ils y croyaient vraiment, s’attendant à ce que l’avion
leur donne une position vers laquelle ils auraient pu se précipiter. Mais
l’océan est vaste. Une chose est sûre, ce bib est quelque part. Même s’il
n’y a personne à bord, il flotte dans la région, car ce type d'embarcation
ne coule jamais, puisqu’elle est constituée de plusieurs boudins
indépendants et que son gonflement se déclenche automatiquement lorsqu’elle
est jetée à la mer. De plus, Alex sait que la survie de l’Ombre Blanche
était récente, en parfait état et récemment vérifiée. Alors il faut
chercher, chercher encore, tirer des bords inlassablement au milieu de cette mer
déserte en essayant d’utiliser le moteur le moins possible pour économiser
le carburant qui risque de faire défaut.
Encore un bord de trois heures
et la nuit tombe. Le bateau est remis à la
cape.
Par rapport à la
position où l’Ombre Blanche a été retrouvé, le Sirius a bien remonté sa
route en tirant des bords carrés de part et d’autre pour couvrir une surface
maximale. Mais le fait que le bib ait forcément été mis à l’eau à partir
d’un point situé sur cette route, ne signifie pas qu’il s’y trouve
puisqu’il a pu dériver à un cap différent du bateau. Et plus tôt le bib a
été mis à l’eau, plus leurs routes se sont écartées. Plus le temps passe,
plus il faudra ratisser loin.
Le bateau étant maintenant moins secoué et
après un repas réparateur préparé par Béa, Alex s’installe à la table à
cartes devant l’ordinateur de navigation sur lequel il lance plusieurs de ses
programmes favoris destinés aux calculs de navigation et au routage en mer.
Pendant trois heures, plus personne ne l’entend. Puis il appelle Béa qui
dormait dans une cabine et Nina qui veillait sur le pont :
— Voilà,
j’ai reconstitué la zone où doit se trouver le bib en fonction de la route
du bateau, en tenant compte, grâce aux données météo enregistrées dans les
fichiers GRIB, pour chaque point de la route où il a été susceptible
d’être mis à l’eau, de la vitesse et de la direction du vent, du courant
et du temps depuis lequel il dérive. J'ai récupéré des données fournies par
l’USCG1 permettant de prédire la vitesse de la dérive d’un radeau de
survie en fonction du vent sur la base de deux personnes à bord, paramètre que
je peux modifier facilement en cas de besoin mais la différence est faible, de
une à trois personnes. J’ai rentré tout ça dans un programme et j’obtiens
une série de vecteurs dessinant toutes les routes possibles suivies par le
radeau en fonction du point où il a quitté le bateau. La courbe en trait
épais rouge que vous voyez et qui relie les extrémités des vecteurs est tout
simplement la route que doit suivre l’avion de recherche demain matin,
optimisée pour un décollage de la base militaire de Fort-de-France à sept
heures, car le bib sera quelque part sur ce trait lorsqu’il arrivera sur zone.
J’aurais dû faire ça plus tôt, mais nous sommes partis sur une hypothèse
trop étroite car elle nous semblait évidente. On ne se méfie jamais assez des
évidences. On s’aperçoit que nous avons un peu cherché dans une zone où il
ne pouvait pas se trouver, mais que celle que nous avons communiquée à
l’avion et avons en partie parcourue n’était pas si mauvaise dans le cas
où la mise à l’eau du bib se serait produite vers la position où le bateau
s’est arrêté. Donc, à moins que nous l’ayons raté, l’avion comme nous,
cela invalide cette hypothèse et confirme que lorsque le bateau est arrivé à
sa position finale sur sa route, le bib avait probablement déjà été mis à
l’eau. Il faut donc oublier cela et reprendre les recherches sur une nouvelle
base, dans laquelle nous ne savons pas quand ce radeau de survie a été
abandonné en mer entre l’endroit où le bateau semble s’être arrêté une
première fois et l’endroit où nous l’avons trouvé. J'ai fait une capture
de tout cela et généré un fichier SHAPE2 que les services de recherche
devraient pouvoir exploiter. Nous allons maintenant réveiller Murielle pour
qu’elle transmette ces infos aux secours et qu’ils puissent en tenir compte
pour la reprise des recherches demain matin.
Nina est contente. Elle
retrouve son Alex débarrassé de ses doutes et de ses angoisses. Son copain
Raymond serait fier de lui.
C’est Béa qui
relance la visioconférence, nocturne cette fois-ci, et Alex tient tout le monde
au courant de ses recherches. Hervé s’étonne de ce résultat, et c’est Dom
qui lui explique :
— Ne t’inquiète pas, tu ne connais pas encore
suffisamment Alex. De temps en temps, ça lui prend. Demande à Pascale, elle te
le dira, son père était pareil et c’est pour ça qu’ils s’entendaient si
bien. Des matheux de la pire espèce pour qui une aiguille dans une botte de
foin n’est jamais totalement perdue.
— Est-ce que tu peux t’occuper
de transmettre tout ça aux secours de façon précise ? reprend Alex pour
Murielle. Es-tu toujours en contact avec ton commandant Bernico ? Dis-lui
qu’il m’appelle s’il a besoin de précisions. Je ferai un effort.
— Oui, oui, je peux le contacter. Ce n’est pas vraiment de son domaine,
mais il suit l’affaire de près. Et je te signale, Alex, qu’il a l’air de
bien te connaître et j’ai même pu comprendre qu’il t’apprécie. La
petite blague que tu leur as faite il y a quatre ans les a peut-être un peu
vexés sur le coup, mais ils ont dû se dire qu’au fond, c’était bien
joué. Je me demande même s’il n’aurait pas entendu parler du bureau des
objets trouvés sur l’île de la Blanquilla3.
— Ah mince, j’ai
intérêt à bien me tenir. En tout cas, si ça peut aider quelqu’un, tant
mieux. N’oublie pas de surveiller les forfaits satellite, on a dû pas mal
consommer.
— Oui, oui, c’est fait. J’ai tout rechargé.
— Ne
t’inquiète pas pour les dépenses, intervient Pascale, on s’arrangera à
notre retour.
— Pas de soucis. Donc je vais voir si je peux le
réveiller pour lui expliquer la situation, lui envoyer les fichiers et lui
demander ce qu’il peut faire. Vu l’heure, ça ne va peut-être pas arranger
ton cas. Je te tiens au courant.
Une heure après, Murielle appelle Alex
:
— C’est bon, j’ai pu joindre personnellement Bernico. Il a bien
compris ton raisonnement et a contacté les services concernés. Une réunion
est en cours en ce moment même pour organiser un vol demain matin sur la base
de tes données. Tu joues ta réputation, Alex, mais si tu as raison, tu atteins
les sommets.
En attendant, le Sirius est remis en route à un cap qui le
mène au point le plus proche figurant sur le trait rouge. Il y sera dans
quelques heures, au lever du soleil. Sur les conseils de Nina, Alex va essayer
de dormir quelques heures. Béa prend la barre et Nina n’est pas loin. Le
moral remonte, car il y a maintenant un espoir de retrouver ce radeau et les
naufragés qui s’y trouvent
peut-être.