Chapitre 1
Alex plane à côté de Nina, dont la sangle de son masque de plongée forme un turban retenant ses longs cheveux roux qui flottent derrière elle. En croisant son regard derrière la vitre, il se dit que ses yeux verts s’accordent parfaitement avec le paysage qui les entoure. Des étoiles de mer orange s’accrochent au corail parmi les gorgones qui ondulent mollement. Des bancs de petits sars gris traversent rapidement la scène, changeant tous ensemble de direction comme un vol d’étourneaux. Des poissons de récif multicolores baguenaudent le long du tombant dans un dégradé de bleu s’assombrissant vers les profondeurs. Un poisson-clown côtoie une anémone de mer, la fleur des récifs. Un poisson-ange déambule avec majesté. Quelques poissons papillons aux corps jaunes viennent faire admirer leurs ailes multicolores à deux hippocampes stoïques qui nous rappellent que le monde est ancien et fragile. À six mètres au-dessus, deux soldats portugais flottent. Leurs filaments, qu’il ne faut surtout pas toucher, brillent au soleil qui illumine la surface. Seules les bulles émises par les plongeurs troublent cet équilibre, leur montrant qu’ils sont des intrus dans ce milieu qui n’est pas le leur. Un peu plus loin, le bateau de Dom et Béa, les amis de longue date de Nina et Alex, attend, amarré à une bouée retenue par une longue corde qui disparaît dans les profondeurs. On distingue sa quille transparente qui permet l’observation des paysages sous-marins au cours de sorties en mer organisées pour les touristes qui n’ont pas besoin de savoir plonger ni même de se mouiller pour découvrir les fonds coralliens de la Martinique. Au signal de Dom, toute la palanquée1 se dirige vers le bateau et y embarque par les deux échelles de plongée. Après un moment de silence pendant lequel chacun cherche à prolonger un peu l’instant vécu, les participants commencent à échanger leurs impressions. Il y a les habitués qui jouent les blasés, connaissant tout cela depuis longtemps, et ceux qui ne se lassent pas de décrire le moindre poisson, coquillage ou plante qu’ils ont vu comme une incroyable créature issue d’un autre monde, un peu ivres comme à la sortie d’une salle de cinéma.
Les bouteilles de
plongée sont rangées sur leurs supports. Les participants s’essuient, se
désaltèrent et s'installent pour le retour. Dom démarre les moteurs, et tout
le monde voudrait s’excuser pour l’anachronisme entre le site de l’anse
Chaudière et cette mécanique bruyante et malodorante qui n’a pas sa place
ici. Heureusement, l’amarre est prestement larguée et le bateau s’éloigne
rapidement, rendant sa quiétude au site.
Quinze milles séparent ce coin
de paradis du port du Marin, face au vent et au courant. Malgré la puissance
des moteurs, il faudra un peu plus de deux heures pour couvrir cette distance en
se cramponnant aux mains courantes. Dom et Béa ont réussi à acheter ce
magnifique bateau jaune, plus deux autres plus petits, et à monter cette école
de plongée grâce à Pascale qui leur a prêté beaucoup d’argent. Ils sont
maintenant cinq moniteurs. Leur centre de plongée est devenu le plus important
du Marin et peut-être même de Martinique. La compétence et l’expérience de
Dom dans des plongées extrêmes n’y sont pas pour rien. Certains viennent de
loin pour plonger en Martinique avec lui. On peut se demander s’il n’a pas
passé plus de temps sous l’eau qu’au-dessus. Lorsqu'on téléphone à Dom,
on tombe souvent sur sa messagerie qui rappelle que les portables ne
fonctionnent pas sous l’eau et qu’il rappellera lorsqu’il aura refait
surface.
Pascale est la fille de Raymond, le grand ami d’Alex,
malheureusement décédé il y a quelques années. Elle a hérité de
l’appartement de son père à la Résidence de la Baie au Marin et de son beau
voilier, l’Ombre Blanche, amarré à une bouée de la marina sous ses
fenêtres.
Alex est à l’arrière, à côté de Dom, qui se concentre à
la barre pour négocier en douceur les plus grosses vagues, car il a remarqué
certains visages qui commençaient à pâlir. Heureusement, Béa,
kinésithérapeute de son état, connaît quelques gestes sur la nuque et les
épaules qui ont pour effet de rendre les couleurs aux personnes sensibles. Elle
est la seule à pouvoir se déplacer facilement sur ce bateau bondissant dans
les vagues.
Le téléphone d’Alex sonne. C’est Hervé, le mari de
Pascale, un grand escogriffe aux cheveux gris tout en longueur, qui est pilote
de ligne à Air Caraïbes et fait trois fois par semaine l’aller-retour entre
Fort-de-France et Orly. Avant, il habitait à Paris et faisait escale en
Martinique. Maintenant, il habite en Martinique et fait escale à Paris, ce qui
est bien sûr plus agréable. En ce moment, il est en vacances.
— Vous
êtes où ?
— À l’aéroport, on vient juste d’atterrir.
—
Comment ça, vous n’êtes pas partis en croisière ? Je vous croyais déjà
dans les Grenadines.
— Non, on pense partir la semaine
prochaine.
Alex a une drôle
d’impression...
— Ah bon, je pensais que vous étiez encore partis
sans nous dire au revoir.
— Tu es fou ou quoi ? Est-ce que j’ai déjà
fait ça, moi ?
— Non, jamais, tu penses. Il y a quelqu’un qui vient
vous prendre ou tu as un véhicule ?
— Tu peux venir ?
— Non,
pas tout de suite. On vient juste de lever l’ancre de l’anse Chaudière et
on en a encore pour un bon moment à se faire secouer avant d’arriver au
Marin. Je t’envoie Patrick.
Alex appelle Patrick.
— Tu peux
aller chercher Pascale et Hervé à l’aéroport ?
— Oui, mais je ne
comprends pas. Ils ne sont pas déjà partis en croisière ?
— Je ne
comprends pas non plus. Je savais qu’ils devaient faire un saut rapide en
Métropole pour donner un coup de main aux parents d’Hervé, qui font quelques
travaux dans leur maison, avant de partir dans les Grenadines avec leur bateau,
mais je les croyais déjà là-bas.
— Ça expliquerait pourquoi ils ne
nous ont pas dit au revoir. Tu as vu leur bateau dernièrement ?
— En
tout cas, il n’est pas à son mouillage2 habituel. Qu’est-ce qu’ils
foutent ? Ils pourraient nous tenir au courant.
— Tu sais bien comment
ils sont.
Pascale et Hervé ont la fâcheuse habitude de s’embarquer
dans d’étranges aventures sans prévenir ni leurs familles ni leurs amis. Ils
prétendent que c’est pour n’inquiéter personne. Leurs connaissances sont
donc maintenant habituées à les voir disparaître sans laisser de nouvelles
pendant de longues périodes, par exemple pour une ascension du Mont Blanc, un
bivouac dans le Machu Picchu, ou un séjour sur la banquise. Le monde est plus
petit pour un pilote d’avion que pour un terrien. Lorsque celui-ci trouvera
l’aventure à deux cents kilomètres de chez lui, il en faudra deux milles à
Hervé. À chacun son Himalaya. D’ailleurs, cela semble les amuser
particulièrement. Hervé a une fois téléphoné à Alex pour lui demander
l’heure. À moitié endormi, sans réagir à l’absurdité de la question,
Alex lui a répondu :
— Mais tu ne sais pas qu’il est une heure du
matin ?
— Ah bon, merci. OK, salut, on m’appelle pour l’apéro.
— Comment ça l’apéro ? Où es-tu ?
— En Thaïlande. Je te
raconterai. Bonne nuit.
— Très drôle. Salut.
Il est vrai qu'Alex
ne les avait pas vus depuis deux jours et que depuis, ils avaient eu le temps de
faire du chemin.
— OK, je vais les chercher. Dis-leur que j’arrive.
Alex rappelle Hervé.
— Patrick arrive, mais on pensait tous que vous
étiez partis en bateau depuis un moment déjà.
— Mais non, pourquoi ?
On a dû retarder notre retour. Tu sais, avec la famille, on ne fait pas
toujours ce qu’on veut.
— OK, attends Patrick. Il arrive, mais à
cette heure-ci il en a pour un moment.
À son arrivée, les deux
premières choses que remarque quelqu’un qui ne connaît pas la Martinique
sont les cocotiers et les bouchons. Il faut vivre avec les deux.
Patrick
rappelle Alex en rejoignant sa voiture.
— Tu n’as pas une drôle de
sensation ?
— Et bien si, justement. Tu crois qu’ils auraient demandé
à quelqu’un de déplacer leur bateau ?
— Je ne crois pas, il
t’aurait demandé à toi ou à Dom. Va savoir. Qu’est-ce que c’est que
cette histoire ? Qu’est-ce qu’ils ont encore inventé ? Bon, je les ramène.
On verra bien.
— À tout à l’heure, on devrait arriver au Marin à
peu près en même temps.