Chapitre 5
Chapitre 5
Raymond tend un carnet et un stylo à
Murielle.
— Tiens, note la position là-dessus.
Murielle inscrit la
position comme elle l’a mémorisée lorsqu’on veut enregistrer rapidement
des coordonnées géographiques : les minutes et décimales de latitude puis
les minutes et décimales de longitude soit 49 10 26 19 ce qui n’est pas plus
compliqué qu’un numéro de téléphone. Puis on complète avec les degrés
pour lesquels il n’y a pas de risque d’erreur si on sait en gros où se
trouve l’endroit. Ce qui donne : 11°49,10' 64°26,19' forcement nord et
ouest dans la mer des Caraïbes.
— C’est où ça ? demande Dom.
— Vers La Blanquilla.
— C’est quand même pas la porte à côté.
Ça fait au moins deux cents miles d’ici. On voit que tu t’es habituée aux
vedettes rapides des douanes. Tu n’as rien de plus près ?
Alex est
déjà sur l’ordinateur de la table à cartes.
— Effectivement, c’est
au sud-est de l’îlot Orquilla à l'est de La Blanquilla dans le groupe des
îles Los Hermanos à mi-distance entre les îlots Orquilla et Morochos.
Profondeur vingt-cinq à trente mètres. C’est encore pas trop, mais c’est
déjà profond et il est précisé que la zone n’est pas parfaitement
hydrographiée. Fond de sable et de corail à proximité des îlots. Par contre
aucun mouillage abrité dans le coin. La position ne bénéficie d’aucune
protection. Ça doit être un endroit tranquille du point de vue de la
fréquentation mais certainement pas confortable. Est-ce que ça colle avec ton
souvenir comme position ?
— Oui c’est ça.
— Qu’est-ce que vous
foutiez par-là ? Il n’y a plus assez de plaisanciers à embêter en
Martinique ?
Alex a vu trois fois son bateau fouillé par la douane. Un
jour sans doute vexé de n’avoir rien trouvé d’illicite à bord, il s’est
vu reproché l’absence d’une plaque signalétique dans le cockpit de son
bateau.
— Non mais vous vous rendez compte, si on vous vole votre bateau
comment vous pouvez prouver qu’il est à vous ?
— Il y a un endroit
que je suis le seul à connaître où il suffit de poncer la peinture pour faire
apparaître le nom.
— Ah mais vous êtes un vicieux vous !
Alex
s’est abstenu de répondre que venant d’un douanier, il prenait ça pour un
compliment. Il a quand même eu une mise en demeure de présenter la dite plaque
dans les quinze jours pour éviter l’amende. Depuis elle doit traîner au fond
d’un tiroir et il se sent bien plus en sécurité depuis qu’il l’a.
— Et tu ne sais pas ce qu’il y a dans la caisse ?
— Non.
Pendant ce temps Patrick est penché sur son téléphone. Il le montre à
Murielle en lui demandant :
— Le bateau que vous avez fait sauter, à
part la couleur, il ne ressemblerait pas à celui-là ?
Patrick a trouvé
la photo d’un Bertram 61.
— Oui effectivement, c’est très
ressemblant.
— Alors je crois savoir ce qu’il y a dans la caisse et je
peux vous dire que ça vaut le déplacement.
— Alors on va voir ?
demande Alex.
— Ben voyons, répond Nina. Voilà que ça lui reprend.
T’es pas bien ici. Qu’est-ce que tu veux aller faire à La Blanquilla ? Et
d’abord qu’est-ce qu’il y a dans cette caisse ?
— L'or des garimpeiros, explique Patrick, les
orpailleurs clandestins qui polluent la Guyane. Les cours de l’or ont
énormément augmenté ce qui à générer une ruée. On estime que plus de dix
milles chercheurs d'or issus du Suriname et du Brésil voisins se sont
installés dans des centaines de camps dissimulées dans la jungle et en
produisent illégalement entre cinq et dix tonnes par an en rejetant du mercure
dans les rivières. Le fonctionnement de ces camps nécessite toute une
organisation pour l’approvisionnement en vivres et en matériel au point
qu’une économie locale s’y est créée où tout se vend et s’achète en
grammes d’or. Cette production doit ensuite être exportée dans la plus
grande discrétion vers des sociétés opaques d'affinage et de commerce de
métaux précieux transformant cet or en euros ou en dollars qui se retrouvent
finalement dans des banques situées dans les paradis fiscaux. Il y en a donc
beaucoup qui se promène en Guyane, à pied, en pirogue et même en avion grâce
à des petites pistes dissimulées dans la nature. Certains amérindiens ont
cédé à la tentation et participent à son transport à travers cette forêt
qu’ils sont les seuls à connaître parfaitement. Je viens de passer plusieurs
mois dans ce milieu avec une équipe pour faire un reportage où on parlera
autant de l’orpaillage légal que de l’orpaillage clandestin, des trafics en
tous genres et surtout du désastre écologique provoqué par cette
activité.
Six paires d’yeux sont rivés sur lui.
— C'est ainsi
qu'au mois d’avril de cette année, continue-t-il, une caisse de vingt kilos
d'or, soit la valeur d’un million d'euros qui devait être transportée en
avion d’une base d’orpaillage clandestin vers le Brésil, s’est
volatilisée. Les voleurs n'ont même pas eu à s’emparer de la caisse qui
était d'ailleurs bien protégée. Ils ont simplement enlevé le pilote et le
convoyeur au Brésil avant le départ et se sont faits passer pour eux puis se
sont envolés tranquillement avec leur butin. On suppose donc maintenant
qu’ils se sont dirigés vers le Venezuela pour se poser sur la petite piste
discrète de l'île inhabitée de La Blanquilla. Ils ont dû voler bas, la nuit,
survoler des zones peu fréquentées. On ne sait pas, il n’y a aucune trace.
Par contre l’avion était un Cesna 182. Il a donc été obligé de ravitailler
quelque part car ce type d’avion n’a pas l’autonomie nécessaire pour
faire ce vol d’une traite surtout s’il doit voler discrètement. La caisse a
dû être cachée sur l'île. L’avion n’a jamais été retrouvé. On peut
penser qu’ensuite cet or devait être chargé sur un bateau pour l’exporter
vers un paradis fiscal, peut-être très loin, où il pourra facilement être
transformé en dollars, en euros ou en cryptomonnaie. Je suppose que le bateau
de pêche que tu as vu, venait justement de charger cette caisse pour
l’emmener vers un plus gros bateau situé en attente à un point de
rendez-vous en dehors des eaux territoriales du Venezuela. C’est alors qu’il
a été attaqué par les pirates, ce qui pourrait laisser penser que soit, ils
étaient basés dans la région, soit ils étaient déjà à la recherche de cet
or et avaient fini par le localiser dans le coin mais pas assez précisément.
Les convoyeurs croyant être arraisonnés par un bateau officiel ont voulu
protéger leur cargaison en l’immergeant à une profondeur raisonnable du
côté opposé du bateau pour ne pas être vus, technique souvent utilisée en
dernier recours par les trafiquants de drogue. Certains ont peut-être cherché
cet or mais même si quelqu’un avait pu suivre sa trace jusqu’à l’île de
La Banquilla, personne d’autre que nous ne sait où se trouve cette caisse
maintenant. D’après ton témoignage, tu es la seule à bord de la DFP3 à
avoir aperçu la caisse et tu n’as pas eu le temps d’en parler à ton
commandant. Vous n’étiez pas du tout à la recherche d’une caisse d’or
mais d’un dangereux bateau pirate. Nous sommes donc les seuls à savoir où
est cette caisse par le hasard du recoupement de ce que tu as vu et de ce que je
connais sur l’histoire de ce vol d’or. Qu’est-ce qu’on fait on la laisse
là-bas ?
— Charmant, dit Béa. Pour plomber une soirée
c’est top. Ça fait combien de morts en tout ?
— Si tu savais ce qui
se passe dans le milieu de l’orpaillage clandestin, c’est bien pire. Au
sujet de ce bateau recherché depuis pas mal de temps, il s’agirait d’un
Betram 61. Disposant à l’origine d’une motorisation de mille neuf cents
chevaux. Il était repeint aux couleurs d’un bateau militaire pour pouvoir
approcher ses victimes et probablement modifié par la suppression des
aménagements pour l’alléger et l’emploi des réservoirs d’eau pour
stocker plus de carburant et arriver à une grosse autonomie. C’est exactement
ce type de bateau que je choisirais pour cette utilisation. Dans tous les
témoignages d’attaque par ce bateau, il est fait mention d’explosifs
puissants. Il est donc probable qu’il en transportait beaucoup. D’où
l’ampleur de l’explosion dont tu as été témoin, Murielle.
— Et
qu’est-ce qu’on peut faire ? demande Alex.
— On peut toujours aller
y faire un petit tour, répond Dom qui n’est jamais opposé à aller plonger
quelque part. Juste pour voir, comme ça en touriste et faire une petite
plongée sympathique. Après tout, personne ne peut envisager qu’on va
chercher l’or puisqu’il n’y a plus personne de vivant qui sache où il
est.
— Bon d’accord, intervient Nina, tu ramènes ta caisse avec tes
vingt kilos d’or. Et après qu’est-ce que tu en fais, un bijou pour
Béa ?
— Quand quelque chose vaut quelque chose, dit Patrick, tu trouves
toujours quelqu’un pour l’acheter. En plus l’or c’est ce qui s’écoule
le plus facilement avec le moins de perte si tu prends ton temps. C’est
presque comme du cash. Puis, tu sais, partagé en sept ça ne fera pas tant.
C’est surtout pour le fun.
— Et comment tu rentres en Martinique avec
ton or ? reprend Dom. Tu le déclares à la douane ?
— On peut
facilement planquer vingt kilos d’or dans un bateau comme celui-ci. Par ici
les douaniers cherchent de la drogue, pas de l’or. Si tu les mets dans un
endroit où il serait impossible de stocker de l’herbe, genre au fond d’un
réservoir à gasoil, ils n’iront jamais voir. Ce n’est pas les solutions
qui manquent à ce niveau.
— T’as été trafiquant dans une vie
antérieure toi ?
— Pourquoi antérieure ? Non je plaisante mais avec
mon métier de fouille m… j’en ai vu pas mal. J’ai pu puiser des idées.
Au Mozambique, où ils ont un peu le même problème qu’en Guyane suite à la
découverte de gisements de pierres précieuses, j’ai eu connaissance du cas
d’un camion qui transportait quelques voitures vers l’Afrique du Sud dont
une était en panne et pour cause on avait enlevé les bielles et les pistons
pour les remplacer par des sacs de pierres précieuses. Je suppose que c’est
passé car je n’en ai jamais entendu parler. Tu peux faire pareil avec un
groupe électrogène ou un compresseur. Murielle te le dira, quand on trouve
quelque chose dans un bateau c’est qu’on sait déjà qu’il le
transporte.
— Bien sûr, confirme Murielle, ce qui fait la force de la
douane c’est le renseignement, pas le flair.
— Et on irait faire cette
petite promenade de santé avec quel bateau ? s’inquiète Nina.
—
T’as pas une idée ? lui répond Dom en souriant.
— Le Sirius ? Ben
voyons, ça m’aurait étonné. Et toi Alex, tu ne dis rien. Dès qu’il y a
une connerie à faire, tu plonges.
— Justement répond Alex, vingt-cinq mètres sans
être des plongées très profondes, ce n’est quand même pas dans les dix
mètres. En plus on sera en autonomie complète, il va donc falloir du
matériel. Je ne suis pas plongeur. Mes plongées les plus profondes ne
dépassent pas le tirant d’eau de mon bateau pour nettoyer la coque. Nina a
peur si je vais plus profond. Je n’ai pas ce qu’il faut à bord, loin de
là. Et puis quand on va arriver là-bas, on ne va pas trouver un petit drapeau
indiquant « C’est ici ». On risque de chercher longtemps. La position de
Murielle, c’est la position notée par le commandant. Est-ce qu’il l’a
enregistrée juste au moment où son bateau était là où ça a sauté ? On
peut supposer qu’il n’a pas écrit la positon sur un post-it mais qu’il a
créé une marque de parcours sur son système en appuyant sur un bouton. La
position qu’a mémorisée Murielle doit être juste et elle reconnaît
l’endroit sur la carte mais toute la scène a pu aussi dériver un peu entre
le temps où les gars ont jeté la caisse et le moment où le bateau de la
douane est arrivé car il doit y avoir du courant par là et les bateaux
n’étaient peut-être pas complètement immobiles. Ensuite la caisse n’est
sans doute pas descendue droit. Si on n’attend pas six mois, on devrait voir
les épaves des bateaux mais eux non plus ne sont certainement pas descendus à
la verticale. Les épaves peuvent très bien se trouver à plus de cent mètres
de la caisse. En plus si elle ne s’est pas cassée en arrivant au fond, elle a
très bien pu s’enfoncer et ne plus être très visible. Ce n’est pas si
simple, il va falloir du matériel conséquent et ne rien oublier. Enfin si ça
se passe sur mon bateau, il faut le faire en sécurité. De toute façon avec
Nina à bord on n’aura pas le choix, c’est une commission de sécurité
permanente à elle toute seule. Par exemple il faudra que toutes les plongées
se fassent à deux. Normalement en plongée c’est une règle mais je connais
quelques fondus qui ne la respectent pas toujours.
Dom regarde au plafond.
— Il va falloir beaucoup d’air. Donc un gros compresseur. Comme il est
hors de question de stocker une énorme quantité d’essence à bord et qu’on
ne trouvera jamais un compresseur diesel transportable, il nous faut un gros
compresseur électrique qu’on puisse alimenter avec le groupe du bateau. Il va
falloir refaire le moteur de ce groupe qui commence à fatiguer. Tel quel, il ne
tiendra pas pour un usage de ce genre à pleine puissance. Et il ne faut pas
trop traîner car les traces s’enfoncent vite dans le sable et on est déjà
début mai. Tout doit être bouclé avant le début de la saison cyclonique qui
commence au mois de juillet. Les îles vénézuéliennes ne sont normalement pas
sur la route des cyclones mais un cyclone passant plus au nord pourrait
générer une grosse houle qui rendrait les mouillages intenables. On a par
contre un avantage c’est qu’à cette époque, l’Alizé est moins fort ce
qui pourrait nous aider. Il faut que tout le matériel soit hyper fiable,
prévoir toutes les situations depuis le cas où la caisse nous attend
tranquillement et qu’on ait qu’à se baisser pour la ramasser jusqu’au cas
où nous devrions fouiller le fond de la moitié de la mer des Caraïbes. Dom et
Béa doivent prendre la direction de ce qui concerne la plongée et lister les
besoins dans ce domaine. C’est leur spécialité. Nina et moi nous occupons de
ce qui sera nécessaire pour le bateau : matériel et avitaillement. Tout cela
risque quand même de faire quelques frais.
— Boudillou ! s’esclaffe
Raymond avec son accent du Midi, C’est pas un problème. Moi je ne peux pas
venir mais je finance l’expédition. Ce sera ma façon de participer sans vous
encombrer. Je fais le Q.G. ici. Amusez-vous bien les enfants !
— Je
m’en doutais, dit Nina, Alex à la retraite on ne pouvait pas avoir la paix
bien longtemps !