Chapitre 4
Chapitre 4
Murielle a embarqué pour sa première mission en mer en tant que
stagiaire sur la vedette DFP3 des Douanes Françaises qui est exceptionnellement
autorisée à patrouiller dans les eaux vénézuéliennes dans le cadre de la
coopération entre les différents états de la Caraïbe dont la France, pour la
lutte contre le trafic de drogue. La DFP3 est en mission d'observation et n'a
bien sûr pas le droit d'intervenir dans les eaux territoriales étrangères
sauf agression directe. Les autorités françaises et vénézuéliennes
recherchent une vedette se faisant passer pour un bateau officiel des autorités
locales. Ce bateau a agressé plusieurs embarcations de pêche et de plaisance
de différentes nationalités dans et en dehors des eaux territoriales jusque
dans les eaux internationales entre Grenade et Trinidad en utilisant des
explosifs très puissants et fait de nombreuses victimes. Il reste introuvable
et n’a pas été vu depuis plusieurs semaines. D'après les témoignages, on
pense qu'il s'agit d'un bateau très rapide qui peut être ravitaillé en mer à
partir du Venezuela et parfois se cacher dans une des innombrables
anfractuosités de la péninsule de Paria, zone de non droit où la police ne
s'aventure plus, ou dans les îles du large du Venezuela.
Le 3 mai 2022 à
onze heures quinze, la DFP3 fait route au quatre-vingt-quinze au nord de la
pointe de l’îlot Orquilla et arrive à la pointe nord-est. Le commandant
Bernico voit alors sur tribord arrière une vedette pouvant correspondre à la
description du bateau recherché qui apparaît de derrière l’île. Trois
personnes sont à la passerelle le commandant Bernico, le chef de
quart-passerelle Pourcel et Murielle qui a reçu l'ordre de rester là. Pourcel
descend dans le bateau pour appeler la Martinique par satellite et obtenir des
instructions des autorités car ils se trouvent dans les eaux territoriales
vénézuéliennes. Murielle prend alors les jumelles et observe ce qui se passe.
À ce moment-là, elle voit sortir de derrière le bateau suspect un plus petit,
qui pourrait être un bateau de pêche. Grâce aux puissantes jumelles, elle
aperçoit nettement trois personnes arc-boutées sur un bord jetant une caisse
sombre à la mer. Au moment où Murielle voudrait rapporter au commandant ce
qu'elle vient de voir, plusieurs lueurs vives suivies de fortes explosions
projettent les corps en l’air et font voler le bateau en éclats. Un nuage de
fumée recouvre la scène.
Le commandant
qui était en train de virer prudemment pour contourner l’îlot, pousse un
juron, met les gaz à fond et la sirène en marche. La DFP3 se cabre et bondit.
Là-dessus Pourcel qui a sans doute interrompu précipitamment sa conversation
téléphonique, remonte sur la passerelle et les quatre hommes et deux femmes de
l’équipage se précipitent vers l'armoire où sont rangées les armes. Il est
peu probable qu'une conversation courtoise s’instaure entre la DFP3 et ce
bateau ce qui se confirme immédiatement par la réception dans la timonerie de
plusieurs rafales d'armes automatiques. L'agression ne peut être plus directe.
Trois hommes se rendent à l'avant protégés par les pavois vers le gros fusil
mitrailleur installé sur le pont avant et le découvrent. La sirène retentit
ainsi qu'une rafale de semonce. Rien n'y fait, la DFP3 continue d'essuyer des
tirs ininterrompus d'armes automatiques puissantes. Ordre est donné à l'avant
de faire feu en visant la coque dans le but de calmer les ardeurs des agresseurs
qui semblent être autour de sept ou huit individus. Devant l’échec à faire
entendre raison à l’adversaire, un combat digne de la bataille des Saintes
s’engage entre les deux bateaux. Le fusil de la DFP3 mitraille la coque de
l’agresseur sans discontinuer et soudain, à la stupeur générale, une boule
de feu s’élève du bateau, suivie d'une explosion impressionnante. Un nouveau
juron du commandant retentit. Le bateau a littéralement explosé. Vu de la DFP3
il n’y a plus rien sur l’eau que de la fumée et des flammes. Lancée à
pleine vitesse, la vedette arrive rapidement au milieu d'une scène d'effroi et
stoppe là, parmi des débris divers en feu flottants encore et des corps
déchiquetés, le tout dans une nappe de gasoil qui finit de brûler. À ce
moment-là Murielle qui n'a encore jamais vu un mort, qui vient juste
d'apprendre le maniement de son arme de service dans un stand de tir où elle a
essayé de faire tant bien que mal des trous dans des cartons, tombe évanouie
sur le plancher de la timonerie.
Ne sachant pas depuis combien de temps
elle est là, Murielle revient à elle, allongée dans le petit local
d'infirmerie de la DFP3. Sandrine, une de ses collègues douanières,
expérimentée et solide, tout son contraire, lui fait respirer du vinaigre en
lui épongeant le front avec un linge humide et frais. Elle est en état de
choc. Elle ne réalise pas vraiment ce qui s'est passé mais elle est sûre
d'une chose. Elle veut débarquer de ce bateau de mort, elle veut quitter cet
uniforme de guerre, elle ne veut plus voir ces gens, plus jamais ça. Elle ne
fera pas carrière dans la douane.
Après une
longue discussion téléphonique entre l’état-major et le commandant, la DFP3
a reçu l’instruction de rentrer à Fort-de-France le plus rapidement
possible. Les autorités vénézuéliennes seront prévenues du signalement
d’une explosion dans cette zone sans indiquer la source de l’information de
manière à éviter tout incident. Personne à bord ne parle. Sandrine reste
avec Murielle et tente de la calmer avec des paroles rassurantes du genre :
« Tu n'as pas eu de chance pour ta première mission, ce n'est pas tous les
jours comme ça ». Le lendemain matin la DFP3 arrive au fort Saint-Louis. De
nombreux impacts de balles sont visibles, des vitres brisées, un radar
détruit… L’équipage encore sous le choc est immédiatement convoqué à
une réunion particulièrement tendue avec l’état-major. Compte tenu de ce
qui s’est passé dans les eaux territoriales du Venezuela où la DFP3
n’était autorisée qu’à une mission de surveillance et en l’absence de
témoin, la décision est prise : il n’y aura pas de rapport.
IL NE
S’EST RIEN PASSÉ LE 3 MAI 2022 PAR 11°49,10'N ET 064°26,19'W.
Et cela
reste parfaitement gravé dans la mémoire de Murielle. Elle va trouver son
supérieur, rend son insigne, son arme de service et remet sa démission. Ne
sachant pas encore quoi faire mais se sentant bien en Martinique, elle loue un
appartement au Marin. Sous ses fenêtres elle voit la marina, des gens qui
rient, habillés de couleurs gaies sans arme à la ceinture, l’incessant
ballet des bateaux de plaisance qui vont passer la journée dans la baie de
Saint Anne ou plus loin, vers des plages bordées de cocotiers. Tous les soirs
de la musique antillaise chaleureuse et rythmée monte du boulevard Allègre.
Elle ne se lasse pas du coucher de soleil sur la mer des Caraïbes. Elle va
rencontrer Raymond son voisin avec lequel elle sympathise tout de suite. À
l’occasion d’une discussion, elle lui avouera qu’elle a failli être
douanière mais y a renoncé sans plus de détail sur la raison. Raymond lui
dira simplement : « On fait tous des erreurs ».