Chapitre 25
Chapitre 25
En milieu d’après-midi,
Nina que tout le monde avait cru endormie pour une bonne sieste, bondit. Elle
entend distinctement le bruit d’un moteur qui ne peut être que celui de
l’avion qui décolle. Le son est moins précis qu’à son arrivée car le
Sirius est loin de l’autre côté de l’île et l’avion redécolle vers
l’est face au vent. Par contre s’il était reparti en direction de
l’endroit d’où il était venu, il aurait dû réapparaître. Or le bruit
s’éloigne. Silence complet pour laisser le radar auditif de Nina s’exprimer
et il s’exprime :
— Il s’en va par-là, vers le sud.
— Cela
signifie que cet avion venait de loin, en conclut Patrick, et qu’il n’a pas
l’autonomie suffisante pour faire le retour sans ravitailler donc probablement
de Colombie. Il va aller ravitailler au Venezuela ce qu’il peut faire
maintenant tranquillement puisqu’il a déchargé sa drogue.
— Ouf !
Demain on reprend selon les plans, dit Alex soulagé.
Le lendemain, après
une journée de détente, c’est l’impatience de reprendre les recherches qui
règne. Au petit déjeuner une inquiétude plane toujours. Et s’ils
n’étaient pas partis. Quand on voit la façon qu’ont les gens du coin de
régler leurs contentieux, personne n’a bien envie d’aller jouer les
trouble-fêtes dans leurs histoires. Dès l’aube, l’ancre est levée et le
Sirius prend la mer, cap à l’ouest-sud-ouest pour contourner Punta De Aguada
puis au sud vers Punta Bobos. Il longe ensuite la côte à distance des récifs
coralliens qui la bordent mais le moins au large possible pour ne pas être vu
d’un éventuel bateau amarré près de la base. Arrivé au large de Playa
Carenton, Alex met le cap un peu plus au large car il est impossible de rester
aussi près du rivage entre Playa Carenton et Playa Falucho en raison des
récifs, ce qui pourtant l’aurait bien arrangé en lui permettant d’avoir
une vue sans trop se découvrir. Tout l’équipage scrute ce qui va apparaître
à droite de la côte. Le moment approche et laisse découvrir l’anse avec une
sorte de petit chalutier d’une quinzaine de mètres de long autant qu’on
puisse en juger par la taille du tableau arrière, seule partie visible du
large. Alex réagit tout de suite et d’un coup de barre à bâbord ramène le
Sirius hors de sa vue puis reprend la route qu’il vient de suivre en sens
inverse. Patrick toujours prompt à dégainer a pris une rafale de photos. On en
tirera sans doute des informations intéressantes plus tard.
Vivre avec un journaliste a un aspect
surprenant. À part dans certains cas comme celui-ci, on le voit rarement faire
des photos. On pourrait même se demander pourquoi avec un tel appareil, il
n’en fait pas plus, jusqu’au jour où, après le tri et le classement de
milliers de fichiers, il vous montre ce qu’il a fait. Vous vous apercevez
alors que pendant toute la période passée à ses côtés, vous avez vécu sous
l’œil d’un objectif qui n’a pas manqué la moindre de vos expressions.
Vous vous découvrez épuisé, souriant, excédé, angoissé, triste, énervé,
à la barre, dormant, dans l’effort, dans le cambouis, à la cuisine, en haut
du mat… et vous n’avez rien vu. Toute votre vie est saisie et tout le monde
y a droit sauf lui bien sûr.
Le Sirius repart donc vers l’ouest. Dans
un premier temps, l’idée est de retourner se cacher sous la côte ouest de
l’île. Alex que tous ces voyous commencent à fatiguer, se concentre sur la
marche de son voilier ce qui lui évite de penser à autre chose. Le moral du
bord est en forte baisse, plus personne ne dit rien à part Ursula qui continue
à égrener ses informations pour suivre exactement la route de retour. Patrick
rompt le silence. On se demande de toute façon ce qui pourrait l’abattre.
— Si notre théorie sur le mode de trafic opéré dans le coin est juste, le
bateau est actuellement chargé et n’a aucun intérêt à le rester longtemps.
Il y a peut-être eu un petit contretemps au niveau du rendez-vous avec le
navire au large. Il est probable qu’il parte bientôt, décharge sa camelote
sur un cargo et rentre chez lui jusqu’à la prochaine opération, ce qui ne
doit quand même pas être si fréquent si on s’en réfère au nombre de
traces visibles sur la piste.
Nina prend la barre.
— Je ne vois que
deux solutions, réfléchit Alex à voix haute. La première, tous les matins,
on refait comme aujourd’hui et tant que la voie n’est pas libre, on retourne
se planquer mais on ne sait pas combien de temps ça peut durer. La deuxième,
on se fixe à House Anchorage et tous les jours, on rejoint le chantier par le
nord de l’île mais le mouillage est un peu étroit et surtout il y a quinze
miles à parcourir au lieu de dix soit dix de plus par jour et autant de temps
pris sur les recherches. En plus on ne peut pas y entrer la nuit. Et aussi bien
de là-bas qu’en route au nord de l’île, on ne pourrait pas voir partir ce
bateau car il serait hors de vue même au radar.
— J’ai une autre idée, intervient Dom
qui s’est installé devant l’ordinateur et analyse la carte. Il y a un
mouillage à Playa Caranton. Je sais bien que ce n’est pas un super
emplacement mais par contre, il est caché de la base militaire et de là on
serait sûr de le voir partir. Donc on irait mouiller là-bas en attendant
tranquillement que ces faux pêcheurs s’en aillent et on reprend nos marques.
Ça ne devrait pas être long.
Patrick est descendu à l’ombre pour mieux
voir les photos qu’il a prises. Il ressort en tenant son appareil.
— Il
s’appelle El Voluntario, annonce-t-il, ce qui est super original comme nom.
Il montre l’écran et là ce qui est super inquiétant, c’est que l’on
voit deux hommes debout sur la sorte de quai où est amarré le chalutier dont
un porte un fusil sur l’épaule.
— Ce qui signifie, continue-t-il que
l’on va être à moins de deux kilomètres d’individus armés.
— Je
ne suis pas sûr que cela plaise beaucoup à Nina, répond Alex.
— Et moi
tu crois que ça me plaît ? dit Béa qui a entendu.
— Franchement, je
ne sais pas trop quoi penser répond Alex qui n’est pas séduit non plus par
cette perspective. On est venu ici chercher une caisse d’or perdue, pas pour
jouer à cache-cache avec des cowboys de la pègre internationale armés
jusqu’aux dents. Toutes ces solutions sont possibles mais, soit le travail va
devenir plus difficile, soit on s’expose à un danger. Le mouillage de Playa
Caranton sera hors de vue de ces malfrats tant qu’ils seront dans la crique
mais quand ils vont sortir, ils risquent de passer pas loin et peuvent très
bien nous voir. On devient alors des témoins gênants de leur trafic et ils
pourraient avoir envie de nous réduire en petits morceaux sans que personne ne
les en empêche. J’ai déjà vu des trafiquants de près mais ils n’avaient
pas de fusil sur l’épaule et ils n’auraient eu que des inconvénients à
m’agresser. Tout le contraire de ceux-là. On ne sait même pas combien ils
sont.
— Murielle aurait dû garder son flingue, dit Dom pensant
détendre l’atmosphère.
— Et qu’est-ce-que tu en aurais fait ?
répond-elle en souriant.
Alex se rend compte qu’il doit se ressaisir et
qu’en tant que skipper, il est aussi un peu le chef de l’expédition. La
décision lui revient.
— Bon, on arrête de déconner. Pour
l’instant on n’a pas trop gaspillé nos réserves. On est arrivé ici
rapidement et on a pu installer le chantier sans problème. On n'est pas à un
ou deux jours près. Il y a juste un gros danger entre nous et la caisse mais
qui ne va pas durer, c’est évident. Donc on rentre à House Anchorage et
demain matin on refait comme aujourd’hui. On vient jusque à un point où on
peut voir la crique et tant que ce bateau est là, on ne va pas plus loin, on
rentre. Je suis sûr que ça ne sera pas long.
Sur ce, le Sirius continue
sa route, fait le tour de l’île et retourne à House Anchorage au soulagement
général.