Chapitre 22
Chapitre 22
Nina est heureuse de voir
émerger des têtes par le capot de la descente dès cinq heures et demie. Elle
était de veille. La nuit a été tranquille avec quand même toujours
quelqu’un dans le cockpit. Il a été convenu que les plongeurs seraient
dispensés de surveillance ce qui n’a pas empêché Patrick de venir faire un
brin de causette avec Murielle sur le coup des deux heures et de rester avec
elle un moment pendant son quart. Dom et Béa sont à la préparation du petit
déjeuner. Heureusement qu’ils sont là, ces deux plongeurs. Alex aux radios
reçoit les cartes météo et la photo satellite. Un petit coup de radar. Un
bateau loin au sud qui n’a pas l’air de bouger, un pêcheur peut-être. Il
appelle ensuite Raymond pour le tenir au courant des changements prévus et lui
expliquer comment il en est arrivé là en cuisinant un peu Murielle. Puis ils
se lancent dans une discussion ésotérique sur l’incertitude de la position
que seuls des matheux comme eux peuvent avoir. On les entend parler de
propagation des écarts types dans le cas de variables aléatoires
indépendantes. Les autres supposent qu’il s’agit en fait d’un jeu dont
ils sont les seuls à connaître les règles. Si ce genre de plaisanterie les
amuse, ça ne dérange personne.
Alex résume le programme de ce matin :
— On lève l’ancre et on se rend au mouillage de l’îlot Orquilla.
Puis avec le zodiac on va déplacer la bouée qui matérialise le centre du
secteur à inspecter. Dom et Béa vont plonger pour essayer de localiser les
épaves. Pour l’instant ce sont elles qu’on cherche. Des restes de bateau
seront certainement plus faciles à trouver qu’une caisse enfoncée dans le
sable.
— Parle pas de malheur, intervient Dom.
Dès les premières lueurs du jour, les
vérifications d’usage sont effectuées sur le moteur et le groupe.
—
Chut ! J’entends un moteur, dit Nina au moment où Alex s’apprêtait à
faire démarrer le sien.
Elle a une acuité auditive qui dépasse tout ce
qu’on peut imaginer. Personne n’entend rien.
— Tu es sûre ? dit
Béa.
— Taisez-vous tous, répond Alex qui connaît bien Nina.
Le
silence s’installe à bord. Nina regarde le ciel. Dans quelques instants, elle
va montrer d’où vient l’avion et si elle connaissait l’aviation, elle
dirait aussi de quel modèle il s’agit alors que personne d’autre ne
l’aurait encore ni entendu ni vu.
— Par-là, dit-elle en tendant son
doigt vers le sud-ouest.
Tous tournent la tête et attendent.
— Oui
je l’entends, reprend soudain Murielle qui doit donc aussi avoir de bonnes
oreilles.
Et un tout petit point apparaît dans le ciel.
— La
Tortuga ou Caracas dit Alex qui a eu les tympans usés dès sa jeunesse par le
rock mais qui a le compas dans l’œil et la carte de la région gravée dans
la tête.
Il descend prendre le compas de relèvement, mesure, redescend à
la table à cartes et remonte.
— La Tortuga, mais ça peut aussi être
Caracas avec un détour pour faire un point de route ou plus loin Bogota en
Colombie.
La Tortuga est une île un tout petit peu plus
grande que La Blanquilla, pratiquement aussi déserte, sans même assez d’eau
pour faire vivre un chameau mais qui dispose d’une piste pompeusement
baptisée Aerodromo Punta Delgada.
— Nina tu lèves l’ancre mais on
part à l’ouest, dit Alex en démarrant le moteur.
L’ancre est rangée
dans la ferrure d’étrave. L’idée est que personne ne doit voir le Sirius
dans la région. C’est pourtant un simple bateau de plaisance avec un
équipage de copains venus faire de la plongée sous-marine dans un coin
magnifique. Cependant cette zone de navigation est fréquentée par des gens à
éviter et surtout à ne pas déranger quand ils font leur trafic. On ne sait
pas si cet avion a quelque chose à voir avec la caisse d’or ou pas. C’est
peut-être des individus qui croient que la caisse est encore cachée sur La
Blanquilla et viennent la chercher ou qui font un trafic quelconque sans rapport
avec cette affaire. Pour se poser l’avion qui fait cap sur l’île va faire
une approche par l’ouest pour atterrir face au vent. Il pourrait voir le
bateau au mouillage. S’ils lèvent l’ancre et partent rapidement tant que
l’avion est encore à grande distance de l’île, ses occupants ne pourront
pas apercevoir un petit bateau rasant la côte. Lorsqu'il se sera rapproché, le
Sirius sera déjà loin et pourra passer inaperçu du pilote concentré sur son
atterrissage, surtout s’il connaît l’état de la piste. Une fois posé, il
devra revenir en bout de piste et s’il venait alors à l’idée de
quelqu’un d’aller jusqu’à la plage, le voilier serait hors de vue depuis
longtemps. Lorsque l’avion arrive, le bateau est déjà presque à Punta Bobos
tout à l’ouest. Il longe la côte de près au moteur sans voile pour être
moins visible. La plus grande prudence est requise. La zone n’est pas
parfaitement hydrographiée, Alex ne peut donc pas se fier totalement à la
carte qu’il voit sur son écran. Il surveille au sondeur non seulement qu’il
y ait une profondeur suffisante mais aussi qu’il n’y ait pas de différence
importante dans un sens comme dans l’autre avec les données de profondeur de
la carte ce qui pourrait indiquer qu’elle est fausse dans la région. Lorsque
l’avion est en approche, la partie ouest de l’île n’est plus dans son
champ de visibilité et s’il n’a pas déjà remarqué le bateau, il ne le
verra plus. Alex reprend une navigation plus traditionnelle vers House Anchorage
où Nina jette l’ancre. Ce mouillage que l’équipage connaît déjà est si
tranquille qu’ils en oublieraient la raison pour laquelle ils y sont revenus.
Il est peu probable que les occupants de l’appareil traversent l’île à
pied pour venir leur rendre visite. Ils ont sans doute autre chose à faire. La
situation ne paraît pas dangereuse, c’est juste une perte de temps car il va
falloir attendre que l’avion reparte pour reprendre les recherches. Tous
aimeraient quand même bien savoir ce que cet avion fait ici. Patrick a pris des
photos avec son téléobjectif lorsqu’il était au plus près dans le but de
lire l’immatriculation pourtant illisible à l’œil nu ou même avec des
jumelles. Les journalistes ont des appareils photo extraordinaires :
HK-2686M.
Alex appelle Raymond et lui demande s’il
peut avoir des informations sur un avion bimoteur immatriculé HK-2686M.
Quinze minutes après, un SMS arrive. La seule information qu’il a pu
obtenir est que l’avion est colombien.
— Il n’est pas exclu que cet
avion soit lié à un trafic de drogue, en conclut Alex, ce qui d’une certaine
manière serait rassurant car il n’aurait rien avoir avec nous. Je pense à
l’écho radar assez statique que j’ai vu ce matin. Je n’y ai pas prêté
attention ce qui est une erreur.
— C’est pas fort, dit Nina, toujours
prête à le taquiner car selon elle, il a trop souvent tendance à faire le
malin.
Il aurait été intéressant de voir si ce bateau se mettait
franchement en route vers la Blanquilla dès l’approche de l’avion.
Maintenant de House Anchorage, il n’est plus visible au radar. Il va falloir
attendre ici jusqu’à ce que quelqu’un entende les moteurs de l’appareil
plus une marge de sécurité afin qu’un bateau venu livrer ou prendre en
charge une cargaison ait le temps de s’éloigner lui aussi.