Chapitre 2
Chapitre 2
Le Sirius est un cotre de douze
mètres de long, âgé de vingt-cinq ans. Il a été construit sur des plans
d’un architecte naval connu pour avoir conçu plusieurs bateaux
d’expédition polaire avec comme critère de base la solidité. Sa coque, en
fibre de verre, blanche avec une bande gris perle est surdimensionnée et plus
robuste qu’une coque en acier. C’est un bateau large avec un grand volume
habitable. Son rouf commence à l’arrière du mât ce qui libère un grand
pont avant. La descente et la partie avant du cockpit sont protégées par un
pare-brise et une casquette qui abritent l’équipage des embruns. À son âge,
ce bateau ne montre pas le moindre signe de fatigue malgré les conditions
difficiles qu’il a parfois dû affronter au cours de nombreuses navigations
transatlantiques entre la France et les Caraïbes.
Un jour, vers les
Acores, devant forcer un passage resserré contre le courant dans un fort coup
de vent, Alex a vu son bateau escalader une vague si abrupte qu’il s’est
demandé si l’étrave n’allait pas passer par-dessus la poupe et le bateau
faire un looping. Le voilier est monté jusqu’en haut de la vague et a
continué vers le ciel sans doute jusqu’à l’arrière de la quille puis est
retombé de l’autre côté dans des gerbes d’eau étincelantes. Arrivé en
bas, il s’est planté dans l’eau jusqu’au mât avant de reprendre
provisoirement une position un peu plus normale. Une autre fois, Alex a vu le
toit d’une maison s’envoler au-dessus de son bateau. Ce jour-là, un cyclone
sévissait et emportait tout sur son passage. Le Sirius était amarré à une
mangrove, pratiquement couché sur l’eau par la force du vent.
Bien sûr ce bateau n’est pas un foudre de
guerre, c’est plus une Land Rover qu’une Ferrari mais une land Rover passe
mieux dans les trous et là où la Ferrari s’arrête, elle continue lentement
mais sûrement. Et c’était justement le but à sa conception. Dans des
moments difficiles, Alex a souvent remercié à voix basse le constructeur de
son bateau.
Alex, ancien ingénieur en électronique, une tignasse frisée
brune un peu grisonnante mais encore bien fournie, une paire de petites lunettes
rondes sur le nez, généralement mal rasé sauf le jour où sa moustache
commence à lui chatouiller le nez, s’est spécialisé par goût en
électronique de navigation maritime et aérienne. Il a développé un logiciel
de navigation et de pilotage en mer qui est devenu mondialement connu et dont le
Sirius utilise une version qu’il a spécialement adaptée à ses besoins. Il a
cessé de travailler depuis quelques années, a pris un peu d’embonpoint ce
dont il se rend bien compte quand il doit monter en haut de son mât, mais ne
semble pas prêt à une retraite tranquille.
Nina sa compagne de quelques
douze années plus jeune, rousse, les yeux verts, les pommettes saillantes
parsemées de taches de rousseurs est professeure en histoire de l’art. Elle a
fait toutes les études possibles et imaginables dans ce domaine mais se montre
d’une modestie parfois énervante en ponctuant ses phrases de peut-être pour
le cas où on pourrait croire qu'elle sait. Parfaitement à l’aise sur le
bateau qu’elle connaît par cœur, elle est aussi une centrale d’alarme
très performante. Le moindre petit bruit ou mouvement inhabituel et elle bondit
du bateau comme un diable de sa boîte. Son côté protecteur agace parfois un
peu Alex qui reconnaît cependant que son jugement est généralement bon.
Le Sirius dispose d’un portique arrière qui
sert à beaucoup de choses et le fait un peu ressembler à un chalutier du KGB.
De part et d’autre des panneaux solaires fournissant l’énergie électrique
nécessaire à tous ses équipements, une forêt d’antennes de différentes
hauteurs et formes se partagent ce qu’il reste de place.
Alex a toujours
aimé les antennes. Elles doivent lui rappeler la fin des années soixante-dix
où pendant ses études, il utilisait ses séances de laboratoire pour mettre au
point des émetteurs FM pour les radios pirates qui allaient plus tard devenir
libres. Ses émetteurs étaient alors cachés dans des camionnettes avec une
grande antenne râteau sur le toit et pendant qu’était diffusée de la
musique que l’on n'avait pas l’habitude d’entendre sur les radios
nationales, il jouait à cache-cache à Lyon avec les camions brouilleurs de TDF
sur la colline de La Croix-Rousse, guidé par des radioamateurs complices.
Des projecteurs, sirènes, haut-parleurs, feux flash équipent le dessous du
portique. À sa base deux impressionnants bossoirs peuvent supporter une annexe
avec son moteur. La rapidité avec laquelle elle peut être mise à l’eau a un
jour sauvé une vie. Une fois, au mouillage de Grande Anse d’Arlet, Nina qui
s’affairait dans le cockpit, voit au large quelqu’un s’agiter dans
l’eau. Visiblement cette personne a lâché sa planche à voile et poussée
par le vent, est en train de se noyer. En même temps qu’elle détache les
palans qui tiennent l’annexe pendue aux bossoirs, elle appelle Alex.
L’embarcation descend instantanément à l’eau et ils sautent dedans
ensemble. Pendant qu’Alex démarre le moteur, Nina détache les mousquetons
d’amarrage puis ils partent à fond vers le naufragé et le sortent de l’eau
de justesse avant qu’il ne boive sa dernière tasse. Il est ramené vers la
plage en crachant toute l’eau qu’il a avalée. Il suffit parfois de peu pour
changer le cours d’une vie. Gérard est devenu un grand ami de Nina et Alex
jusqu’à ce qu’un stupide camion ne se mette en travers de sa route.